Nous
ne pouvons dans ce traité nommer si souvent l’état religieux sans nous arrêter à
considérer plus amplement la nature de cet état, la place qu’il occupe dans
l’Église, et les grandes institutions qui en furent les développements
successifs dans le cours des âges.
En
étudiant ces créations admirables du Saint Esprit, nous devrons étendre nos
regards au delà des limites de l’Église particulière et parler des Ordres
apostoliques; mais les Églises particulières ne cessent de recevoir le service
de ces puissants auxiliaires; elles sont continuellement en contact avec ces
instituts, et il est nécessaire de bien entendre quelle est leur nature et la
fonction qui leur appartient.
[
Table des Matières
]
Nature de l’état religieux
Et
d’abord, qu’est‑ce que l’état religieux?
L’état religieux est une profession extérieure de la perfection chrétienne.
Substantiellement, il n’est pas d’une autre nature que le christianisme, mais il
en est la perfection.
Il ne
dépasse pas les engagements du baptême, mais il en est l’accomplissement total
et parfait.
L’état religieux est donc proprement un état de perfection et de sainteté
chrétienne.
Mais
qu’est‑ce que la sainteté dans l’église?
C’est
le commerce de la parfaite charité établi entre Dieu et l’homme par le mystère
de la Rédemption; c’est la perfection de l’amour dans la perfection du
sacrifice. Le sacrifice et la mort interviennent, et la sainteté de l’Église en
est le fruit. Dieu a aimé l’homme jusqu’à la mort. Il s’est livré à la mort pour
l’homme.
En
cela, il aimait le premier (cf. 1 Jn 4.9-10; Rm 5.8). C’était
comme une provocation de l’amour infini et cet amour allait jusqu’à la fin, car
mourir est la dernière consommation de l’amour (Jn 13. 1).
L’Église à son tour répond à cette provocation de l’amour par « une réponse de
mort ». Elle aime à son tour jusqu’à la mort, et toute la sainteté qui est
l’amour se consomme dans la mort. Il faut donc bien que l’Église fasse cette
réponse de mort dans tous ses saints. Elle la fait d’abord dans les martyrs.
Elle la fait ensuite par un martyre non sanglant dans les saints confesseurs.
Car ceux-là seulement parviennent à la sainteté qui se séparent par une mort
spirituelle du monde et de tout objet terrestre et périssable.
Or,
comme tous les chrétiens sont appelés à la sainteté, le baptême, dans lequel
l’Église tout entière est plongée renferme l’engagement de cette mort pour tous
les fidèles, et, par une sépulture mystique, il en contient le mystère (cf. Rm 6.1-14).
La
profession religieuse, qui n’est qu’un état de perfection du christianisme, ne
va pas au delà de cet engagement, car dans l’amour il n’y a rien au delà de la
mort; elle ne dépasse pas la divine vocation du baptisé à la mort du vieil
homme, et, par cette mort, à la vie de la nouvelle humanité, qui est la vie de
Jésus Christ en chacun de ses membres; mais elle est l’accomplissement parfait
de cette vocation, et elle engage l’homme à cet accomplissement dès la vie
présente.
La
sainteté est donc en un certain sens identique à l’état religieux; car l’essence
de celui-ci est d’être une profession extérieure de sainteté, et l’Église, qui
est toute sainteté, est tout entière en ce sens appelée à cet état, et elle y
parviendra tout entière un jour (cf. Ap 21.2).
L’état religieux, en effet, est la profession de la chasteté parfaite. C’est par
l’obéissance, l’adhésion parfaite, exclusive et définitive, à la volonté de Dieu
en tout et partout. C’est, par la pauvreté, le renoncement total aux biens de ce
monde et à la propriété particulière.
Or,
au ciel, tous les élus sont d’une manière suréminente consommés en cet état.
Entrant en participation des noces virginales de l’Agneau, ils jouissent d’une
pureté éternelle, et l’état même du mariage, si honorable ici-bas, n’y a plus
lieu: « à la résurrection, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des
anges dans le ciel » (Mt 23.30).
Au
ciel, les élus n’ont plus aucune propriété dans les biens de ce monde destiné à
périr par le feu. Ils ont tout en commun, et leur trésor, qui est la richesse de
Dieu, leur appartient à tous sans partage.
Au
ciel, les élus n’ont plus d’autre volonté que la volonté de Dieu, perçue dans la
claire vision de son coeur et embrassée avec la pleine et totale adhésion de la
charité consommée. Aussi sont-ils tous fondus en un, n’ayant « qu’un cœur et
qu’une âme » (Ac 4.32), dans cette adhésion à cette volonté unique.
La
vie religieuse est, dans le temps présent, un commencement et une anticipation
pour quelques-uns de cet état commun à tous les élus dans l’éternité.
Les
Pères nous montrent les religieux cherchant dans la vie future l’exemplaire de
leur vie présente.
Par
la chasteté, ils entrent dans les noces éternelles; par le détachement et la
sainte pauvreté, ils mettent leur partage en Dieu, ils sont ses héritiers et
entrent déjà en quelque manière par un bienheureux échange dans la possession de
l’héritage. Ils arrêtent en lui leur volonté par l’obéissance; et enfin la
stabilité de leur profession imite, autant qu’il est permis à l’homme ici-bas,
et commence le repos immuable dans la possession du souverain bien. Mais comme
les choses divines, dans l’infirmité présente, sont administrées aux hommes sous
des signes et des voiles, l’état religieux demeure en cette condition de
l’Église ici-bas; il y a comme des ombres dans ses lumières, et c’est pourquoi
l’union des volontés à celle de Dieu dans l’obéissance religieuse, qui est le
fondement principal de cet état, s’accomplit par une soumission à cette volonté
signifiée extérieurement, et cette volonté divine se fait connaître, comme dans
un sacrement, par les éléments sensibles des règles et les ordres des
supérieurs.
L’état religieux, anticipation imparfaite de l’état de consommation des élus,
repose donc sur ce fond commun du christianisme; car le baptême va jusque-là
puisqu’il contient le mystère de notre sanctification, et l’Église n’arrive à la
sainteté en tous ses membres qu’en les élevant jusque-là.
Que
sont, en effet, les divines lois du baptême dans lequel l’Église tout entière
est entrée? La Sainte Écriture nous le montre comme une mort parfaite, une
sépulture, une vie nouvelle et toute céleste (Rm 6.3-13).
Toutefois, Dieu, ayant égard aux conditions de l’Église ici-bas, aux nécessités
de l’état présent, à la faiblesse des hommes, par une divine condescendance, n’a
pas imposé la vie religieuse, pendant la vie présente, à tous les fidèles
baptisés, réservant à la vie future l’achèvement de cet ouvrage. Ils peuvent
donc se tenir en deçà, pourvu qu’ils ne renoncent pas à s’avancer vers ce terme
et à l’atteindre un jour. Car, au moins à l’heure de la mort, tous devront
embrasser l’obéissance parfaite et le renoncement parfait aux biens de ce monde.
A la mort, où ils recevront le fruit de leur baptême, et pour atteindre à la
révélation des enfants de Dieu qui y sera faite, ils ne se devront plus
distinguer des religieux dans la perfection des sacrifices et des séparations;
et, s’il reste encore quelques traces trop profondes de ces attaches
temporaires, si l’âme a contracté quelque souillure au contact des biens
terrestres, les souffrances du Purgatoire seront là pour achever l’oeuvre
purifiante de la mort, et pour les présenter dignes et achevés à la bienheureuse
profession de la sainteté éternelle au sein de Dieu.
Ainsi, dès la vie présente, l’état religieux s’efforce de rapprocher de la
sainteté future ceux que Dieu a choisis par un choix de prédilection pour cette
bienheureuse anticipation.
Mais
ne peut-il y avoir, même dès cette vie, de sainteté ou de perfection chrétienne
hors de cet état?
Il ne
peut certainement y avoir de sainteté proprement dite ou de perfection hors des
renoncements parfaits qui sont l’objet de cette excellente profession.
Mais
autre chose est la profession extérieure de ces renoncements qui constitue
l’état religieux, autre est ce renoncement lui-même. Celui-ci peut avoir lieu
dans les profondeurs de l’âme en dehors même de la profession extérieure qui en
est l’engagement public pris en face de l’Église. Ou, si l’on veut entendre
cette comparaison, de même que la théologie distingue au sujet de l’Église
catholique elle-même entre le corps de cette Église formé de ceux qui lui
appartiennent par la profession extérieure et l’âme de l’Église embrassant tous
ceux qui lui sont unis dans la foi et la charité, ainsi cette partie plus
excellente de l’Église, cette troupe bienheureuse qui pratique le renoncement
parfait par amour, qui embrasse généreusement les conseils évangéliques et qui
forme en elle l’état de la perfection chrétienne, a aussi comme un corps et une
âme.
L’état public de religion est comme le corps, et les saints qui ne sont pas
religieux par la profession extérieure appartiennent, pour ainsi dire, à l’âme
de cet état de renoncement et de perfection. Car, selon les divines exigences de
la sainteté et de cette bienheureuse mort spirituelle, ils accomplissent la
parole de l’Apôtre; ils possèdent comme ne possédant pas; ils achètent sans
posséder; ils sont dans l’état du mariage comme n’y étant pas; ils usent de ce
monde comme n’en usant pas, par la disposition intérieure de leurs âmes (1 Co
7.29-31). Et ainsi ils sont pauvres dans les richesses, ils sont liés à la
volonté de, Dieu dans l’indépendance apparente de leur état, et, étant libres,
ils se font les esclaves du Christ. Par là, ils gardent parfaitement les
conseils à la manière qui convient aux desseins de Dieu sur eux; ils ne sont
point partagés entre Dieu et le monde comme les séculiers imparfaits, et ils
appartiennent invisiblement à l’état de renoncement parfait dont ils ne font pas
profession extérieure.
Disons-le même et poussons plus loin notre comparaison: de même que les mauvais
chrétiens, infidèles à leur baptême, appartiennent au corps de l’Église sans
appartenir à son âme, de même, hélas! certains religieux sont imparfaits dans un
état public de perfection; mais comme les mauvais chrétiens seront rejetés au
dernier jugement et verront les élus cachés de la gentilité occuper les places
qu’ils ont délaissées, ainsi ces religieux verront-ils d’obscurs séculiers
placés avant eux dans la gloire, parce qu’ici-bas ceux-ci les auront précédés
dans les voies de la perfection et de la sainteté.
[
Table des Matières
]
Sa place dans l’Église
Si
l’état religieux n’est que la profession extérieure du renoncement parfait qui
est l’essence de la sainteté chrétienne, il tient par ses racines mêmes à la
note de sainteté de l’Église.
C’est
par cet état que l’Église professe publiquement la sainteté à laquelle elle veut
élever tous ses membres. Il convient, en effet, à cette Épouse immaculée de
Jésus Christ de faire cette profession dès la vie présente dans ceux de ses
membres qui sont comme sa partie supérieure par l’excellence de leur vertu ou
par la dignité de leur vocation; et voilà pourquoi l’épiscopat, comme l’état
religieux, est appelé un état de perfection et oblige spécialement à la
sainteté, c’est-à-dire à la perfection de la charité.
L’état religieux, ainsi considéré dans les relations qu’il a avec la sainteté
même de l’Église, n’est donc pas en elle un simple accessoire et comme une
parure de luxe dont l’Épouse de Jésus Christ peut se passer.
Mais
cet état est l’Église elle-même dans sa partie la plus excellente; c’est
l’Église commençant en ses éléments les plus nobles ce qui s’accomplira un jour
pleinement pour toute la multitude de ses enfants dans la gloire du ciel, où ils
n’auront plus « qu’un coeur et qu’une âme » en la seule volonté divine, où toute
la possession des biens périssables aura passé avec la figure de ce monde, où
tous n’auront qu’un seul trésor dans les richesses inépuisables de la divinité.
Ainsi, loin de n’être qu’un accident superflu, l’état religieux est, au
contraire, ce qu’il y a de
plus substantiel et de plus achevé dans la substance de l’Église.
L’attaquer dans la doctrine ou par la violence, ce n’est donc pas se prendre à
quelques rameaux inutiles à la vie de l’arbre planté par Jésus Christ; ce n’est
pas, comme quelques-uns l’ont osé dire, fortifier le tronc et les branches
principales en y renvoyant une sève qui s’égare, mais c’est attaquer l’Église
elle-même et l’attaquer au coeur; c’est vouloir lui interdire les voies
publiques et ordinaires de la sainteté, qui est la plus excellente de ses notes
essentielles.
Ainsi
conçu, l’état religieux est tellement de l’essence de l’Église qu’il a
naturellement « commencé avec elle, ou plutôt qu’elle a commencé par lui ».
C’est
l’enseignement commun des docteurs et des Papes.
Les
apôtres furent les premiers religieux;
les premiers fidèles, à leur école, s’élevaient à l’envi à ce saint et parfait
état de pauvreté et de renoncement, selon la mesure de grâce faite à chacun.
L’Église naissante de Jérusalem offrit quelque temps au monde l’exemple du
détachement parfait des richesses terrestres, sans toutefois le rendre
obligatoire pour chacun de ses membres (Ac 4.32, 34-37).
Dès
ces temps primitifs, l’état religieux, cette parfaite conformité à la personne
même de Jésus Christ dans sa vie mortelle, reproduite par les apôtres comme par
autant de fidèles et vives images du divin Modèle, se répandit dans le monde
entier avec les Églises qui naissaient de toutes parts.
Le
Saint Esprit, qui est l’âme de l’Église universelle, suscitait dans toutes ses
parties les aspirations et les engagements sacrés à la vie parfaite, sans former
encore de l’état religieux un distinct dans le monde. C’était en chaque Église
comme le mystérieux qui entretenait la vigueur de la charité; c’était comme
centre et le noyau substantiel de ces astres naissants dans le nouveau ciel de
l’Église catholique.
Dès
lors, en effet, la vie religieuse apparaissait dans le clergé et dans le peuple
pour soutenir et élever l’un et l’autre à la sainteté.
Les
laïcs qui l’embrassaient, ainsi que nous l’avons dit dans un chapitre précédent,
étaient appelés ascètes, et, sans se séparer du reste du peuple,
formaient dans les Églises « la partie la plus noble du troupeau du Christ”.
Les
clercs, de leur côté, s’efforçaient avec une sainte émulation de pratiquer la
vie apostolique dont les premiers évêques, disciples des apôtres, leur avaient
donné l’exemple.
La
parole de saint Pierre, chef du collège apostolique : « Nous nous avons tout
quitté » (Mt 19.27), ne cessait de retentir à l’oreille des pontifes et des
ministres de la hiérarchie comme le type et l’abrégé parfait de la vie
ecclésiastique. Ils s’avançaient plus ou moins dans cette voie. Un grand nombre
atteignaient le sommet; et si, à cause de la faiblesse humaine, la perfection du
détachement religieux n’était pas imposée à tous, elle leur était suffisamment
proposée, et l’invitation en était plus pressante dans les degrés supérieurs de
la hiérarchie cléricale.
Les
exigences d’une profession extérieure des conseils évangéliques étaient en effet
naturellement, dès lors, plus rigoureuses à mesure qu’on s’élevait dans l’ordre
ecclésiastique. Le détachement des biens de ce monde, avec les droits que ce
détachement donnait aux aumônes des fidèles, croissait avec le rang;
l’obéissance était plus étendue, et toute l’activité individuelle plus
complètement liée au service de Dieu; enfin la chasteté parfaite, conseillée à
tous était rigoureusement imposée aux évêques, aux prêtres, aux diacres et aux
sous-diacres,
et sur ce point, les affaiblissements de la discipline en Orient n’allèrent
jamais jusqu’à atteindre l’épiscopat, tant il est vrai qu’il existe une secrète
et naturelle proportion et comme une relation nécessaire entre la hiérarchie
sacerdotale et la profession des conseils évangéliques.
Chaque Église gardait donc en son sein, dès l’origine de la religion chrétienne,
et comme la partie la plus substantielle de la communauté des disciples de Jésus
Christ, des personnes consacrées à Dieu sous l’un ou l’autre titre d’ascètes ou
de clercs, ce que déclarait un ancien Concile par ces mots: « les gens d’église,
clercs on ascètes”.
Cette
expression antique contient en germe la célèbre distinction qui devait bientôt
se faire dans l’état religieux pleinement développé entre l’Ordre canonique et
l’Ordre monastique. La religion des ascètes devint l’Ordre monastique, et la
religion des clercs, devint l’ordre canonique.
Il
convient de suivre dans l’histoire les développements de l’un et de l’autre de
ces deux grands rameaux primitifs de l’état religieux.
[
Table des Matières
]
Développement du
monachisme
Nous
avons exposé dans le chapitre trente-deuxième comment, d’une part, la pleine
liberté donnée à la vie chrétienne, et, d’une autre part, le développement
naturel de la semence apostolique déposée dans l’Église naissante fit sortir de
l’état primitif des ascètes le rameau vigoureux et distinct de l’Ordre
monastique.
Il
est en effet naturel que la tige unique d’une jeune plante, contenant en elle
les fibres et les rameaux de l’arbre tout entier, trop faibles d’abord pour se
soutenir distinctement, lorsqu’elle arrive enfin à son plein développement, ces
fibres jusque-là contenues dans l’unité du tronc, se séparent en autant de
branches puissantes. Obéissant à cette loi, l’Ordre monastique, jusque-là
confondu dans le sein du peuple chrétien, prit son essor et apparut à l’état
d’institut distinct.
Cet
institut, ainsi que nous l’avons dit plus haut, comptait autant d’Églises vivant
sous sa discipline qu’il y avait de monastères, Églises excellentes qui ne
tardèrent pas à avoir leur hiérarchie tirée de leur sein. Ensuite, par un retour
providentiel et d’admirables vicissitudes, comme les moines avaient d’abord fait
partie des Églises communes à tout le peuple avant de se former eux-mêmes en
Églises distinctes, à leur tour les Églises monastiques furent ouvertes aux
peuples; le clergé des monastères donna aux populations chrétiennes des apôtres
et des pasteurs; et les Églises monastiques, abritant les peuples sous la
houlette de moines prêtres et pontifes, leur furent des Églises épiscopales et
des paroisses.
Sous
cette première forme et par l’institut monastique destiné à se perpétuer jusqu’à
la fin des temps, la vie religieuse se répand dans toute l’étendue de la
chrétienté en prenant corps et en se constituant à l’état d’Églises
particulières nombreuses et florissantes. Le moine laïc est le fidèle de
l’Église de son monastère; le moine prêtre ou ministre en est le clerc, et,
conformément au canon de Chalcédoine, il lui est attaché par le titre de son
ordination, comme le sont dans chacune des autres Églises les clercs de ces
Églises. Il en est le chanoine, si nous pouvons parler ainsi, et lui
appartient par le lien du titre canonique. Les clercs moines forment donc le
presbytère et le corps des ministres de leur monastère, c’est-à-dire d’une
véritable Église, hiérarchiquement constituée et prenant sa place et son rang
dans la grande harmonie des Églises particulières.
Pour
ce qui regarde la discipline monastique elle-même, elle consiste en un ensemble
d’observances déposées, quant à la substance, dès le temps des apôtres dans le
trésor de la tradition. Ce sont les saintes lois de l’abstinence, du jeûne et du
travail des mains: car nous ne voulons pas y comprendre spécialement les veilles
sacrées et les saintes psalmodies, puisqu’en cela les monastères n’ont rien qui
ne leur soit commun avec toutes les autres Églises.
Du
reste, les observances proprement monastique elles-mêmes ne leur sont pas si
exclusivement réservées que le commun des Églises n’en retienne quelque chose
par l’institution du Carême et des jeûnes apostoliques; et, comme ces
observances communes du peuple chrétien ont été dans le sein des Églises peu à
peu précisées et ramenées à des formules plus étroites, de même les grandes
traditions de l’ascétisme primitif ont été réduites en règles fixes et nettement
déterminées par les grands hommes suscités de Dieu pour être les législateurs de
l’Ordre monastique.
Saint
Pacôme (292-345) reçut le premier, par nue révélation spéciale,
cette mission pour tout l’état des cénobites et le gouvernement des monastères,
où la précision des règles est plus nécessaire qu’elle ne l’est au sein des
déserts et dans l’état des ermites ou anachorètes.
Le
grand saint Antoine (250-356) nous apprend que cette mission avait été d’abord
offerte à un autre solitaire qui n’y avait pas correspondu.
La règle de saint Pacôme, trop peu connue aujourd’hui, contient, dans un détail
surprenant pour ces temps reculés, tout l’ensemble des observances qui forment
le fond des règles plus récentes, et on peut, à juste titre, le regarder comme
le premier patriarche des instituts cénobitiques.
Bientôt apparut la règle de saint Basile (330-370), commune aux monastères de la
campagne et à ceux des villes, et qui, comme on l’a dit de son temps, ramena la
vie monastique au sein de ces dernières.
En
Occident, les règles empruntées à l’Orient et transportées à Lérins, à
Saint-Victor, à Agaune, à Condat,
comme aussi les règles celtiques et les institutions de saint Colomban, firent
place peu à peu à l’admirable constitution monastique de saint Benoît.
Ce
grand saint fut suscité de Dieu pour donner à la vieille tradition monastique sa
formule définitive; il ne prétendit pas créer de toutes pièces des règles
nouvelles et inconnues, mais recueillir et renouveler l’ancienne doctrine des
Pères; et le Martyrologe romain consacre sa mission en lui donnant la
qualité de « réformateur et de restaurateur de la discipline monastique » (au 21
mars).
Mais
cette restauration fut comme le couronnement de l’oeuvre commencée et poursuivie
par les siècles précédents, et la règle de saint Benoît est désormais le trésor
commun où repose le dépôt de toute l’antique tradition monastique, et où les
moines iront jusqu’à la fin des temps en chercher la substance sans en épuiser
jamais les richesses.
[
Table des Matières
]
Confédérations monastiques
Les
grandes abbayes, nous l’avons dit déjà, avaient au-dessous d’elles des
communautés moins considérables qui formaient comme les membres d’un même corps
par l’unité de gouvernement et l’unité d’origine des religieux qui les
peuplaient. Tous formés à l’école de l’abbaye et attachés à l’abbaye par la
stabilité de leurs voeux, ils étaient envoyés dans ces résidences sans cesser
d’appartenir à la même famille et de former comme une même communauté.
Avec
le temps, ces établissements secondaires ou prieurés se multiplièrent,
s’établirent au loin, prirent une plus grande importance. Les grandes abbayes
avaient toutes de ces établissements; mais celle de Cluny,
avec plus d’éclat que toutes les autres, étendait ses rejetons dans tout le
monde catholique. Quelques-unes de ces maisons secondaires devinrent même des
abbayes, tout en gardant quelque chose de leur primitive dépendance.
Ces
commencements d’organisation centrale furent le prélude d’une institution
considérable qui devait assurer à l’institut monastique dans les temps modernes
la conservation de sa vie et de sa vigueur. Nous voulons parler des grandes
Confédérations ou Congrégations monastiques.
Cette
idée nouvelle naît et nous apparaît dans son plein épanouissement avec l’Ordre
de Cîteaux.
On ne
voit plus seulement des prieurés, c’est-à-dire de simples détachements de la
légion monastique placés dans des résidences plus ou moins éloignées de l’abbaye
à laquelle les religieux qui les composent ne cessent d’appartenir par le lien
étroit de la profession, mais les prieurés s’effacent, les abbayes se
multiplient, et ces abbayes elles-mêmes forment entre elles une vaste
association. Elles se confédèrent sous la présidence d’une abbaye principale,
afin de maintenir par l’union de toutes les forces l’observance exacte des
règles. Elles se subordonnent même entre elles par les lois de la filiation,
dernière imitation de l’ancienne dépendance des prieurés.
Les
abbés s’assemblent dans un chapitre général, dont l’autorité S’impose à tous.
Le chef de la Confédération continue l’action de ce chapitre sur le corps tout
entier, et une hiérarchie de visiteurs qui part du centre entretient la
vigilance jusque dans les parties les plus éloignées.
Toutefois, sous cette organisation nouvelle,
l’Institut monastique garde son ancienne et essentielle propriété: il ne cesse
de contenir autant d’Églises canoniquement constituées que de monastères, et
voilà pourquoi nous exprimons par le mot de Confédération le lien des
Congrégations monastiques. Chaque monastère, en y entrant, conserve ses membres
dans le lien qui les lui unit; il garde son gouvernement, il s’appartient à
lui-même. Les religieux qui composent le monastère lui appartiennent d’abord, et
n’appartiennent à l’Ordre entier que par le moyen du monastère qui les contient
et qui les porte avec lui dans cette grande association.
Le
langage même de ces temps exprime la nature hiérarchique des monastères et leur
conserve le nom d’Églises. La grande constitution cistercienne, appelée Charte de charité, et
Exorde de Cîteaux parlent à chaque page des Églises de Cîteaux, de Clairvaux et des autres pour désigner les abbayes.
Du
reste, la forme même de la transmission du pouvoir dans le chef de l’Ordre
indique assez la nature fédérale de l’association. L’abbé de Cîteaux, par
exemple, n’est pas élu par l’Ordre tout entier auquel il préside, mais parce
qu’il est abbé particulier de Cîteaux avant d’être chef de l’Ordre, il est élu
par le collège particulier de son abbaye, comme, au-dessous de lui, les chefs
des branches principales, les abbés de Morimond, de la Ferté, de Clairvaux, de
Pontigny, ont une semblable origine et sont élus par leurs chapitres
particuliers, rentrant ainsi dans le droit commun de toutes les abbayes; et l’on
voit assez par là que les abbayes existent par elles-mêmes et antérieurement au
lien qui les unit entre-elles, ainsi qu’il convient aux membres d’une
Confédération.
Ainsi
les grands Ordres monastiques ne détruisent pas le caractère local des
monastères, et, tout en leur apportant le secours et les forces de la société
qu’ils maintiennent entre eux, ils laissent, comme par le passé, la vie
religieuse prendre la forme d’Églises particulières et pénétrer dans les rangs
des Églises, en participant à l’élément hiérarchique qui les constitue.
Mais,
avant d’aller plus loin, il nous faut revenir en arrière pour suivre l’histoire
de l’Ordre canonique.
[
Table des Matières
]
L’Ordre canonique dans les dix premiers siècles
Si,
dès les premiers temps de la liberté religieuse donnée à l’Église, l’institut
des ascètes se sépara du reste du peuple pour prendre une existence distincte et
former l’Ordre monastique, au sein du clergé un pareil partage entre l’élément
religieux et l’élément séculier n’eut pas lieu d’abord; et c’est pourquoi
l’Ordre canonique, qui est le clergé lui-même, se développa en conservant
longtemps dans son sein l’union mal définie de la vie religieuse et d’une vie
moins parfaite.
La
raison en est facile à pénétrer: l’Église invitait hautement ses clercs à
embrasser la vie apostolique; exigeant avec empire davantage des ordres plus
élevés, elle eût voulu les voir tous dans la pratique des conseils évangéliques
et dans le détachement complet des biens de la terre, parce qu’il y a entre le
sacerdoce et ce détachement une secrète et profonde alliance.
Déjà,
sous les ombres de l’ancienne loi, les lévites devaient vivre des offrandes du
peuple, parce qu’ils n’avaient, dit la Sainte Écriture, aucune autre possession
(No 18.20; Dt 10.9; 18.1-2); sous la loi nouvelle, si le prêtre
vit de l’autel, il convient qu’il ait renoncé à tout autre partage ici-bas.
Ce
renoncement était donc l’objet de l’invitation générale de l’Église, invitation
qu’elle adressait à tous, et, si elle n’en faisait pas une loi rigoureuse,
c’était par égard pour la faiblesse de quelques-uns.
« Les
clercs », dit un ancien Père, Julien Pomère, « mis au rang des pauvres par leur
propre volonté ou même par leur humble naissance » et les dispositions
providentielles pleinement acceptées, « embrassant la perfection de cette vertu,
reçoivent les choses nécessaires à la vie ou dans leurs propres maisons ou dans
la congrégation où ils vivent en commun. » (C’était l’époque où s ouvraient les
premières communautés.) « Ils les reçoivent, non par le désir de posséder, mais
par la pure nécessité de l’infirmité humaine. » « L’évêque » lui-même,
administrateur et comme titulaire du bien de l’Église, qui semble en cette
qualité engagé par état dans les intérêts et la possession temporelle, «
l’évêque, qui a laissé à sa famille ou distribué aux pauvres ou donné à l’Église
tous ses biens, et qui par amour de la pauvreté, s’est mis au nombre des
pauvres, administre sans avarice les offrandes des fidèles; il nourrit les
pauvres du fonds dont il vit lui-même comme pauvre volontaire ».
« Quant à ceux qui sont si faibles », poursuit le même auteur, exposant
l’ancienne tradition doctrinale et disciplinaire, « qu’ils ne peuvent renoncer à
leurs biens, que du moins ils soulagent l’Église de ses charges, en la servant à
leurs frais, et qu’on les souffre à cette condition”;
gratis serviant, comme dit un autre texte.
Toutefois encore, bien que cette tolérance fût générale, plusieurs Églises
s’élevèrent plus haut et imposèrent à leurs ministres le détachement complet.
Saint
Eusèbe, évêque de Verceil de 345 à 371, amena tout le clergé de son Église à la
vie parfaite, en le recrutant exclusivement parmi les moines ou ascètes, « en
sorte que l’on peut contempler dans les mêmes hommes le renoncement monastique
et le zèle des lévites ».
Saint Augustin exigea de ses clercs l’engagement à la pauvreté et à la vie
religieuse dans sa communauté.
Saint Basile forma son clergé sous sa règle monastique.
Saint Martin s’environna de ses disciples.
Partout, du reste, on voyait fréquemment les moines élevés à l’épiscopat ou à la
cléricature dans les diverses Églises.
La
vie commune, dont il y a déjà quelques commencements dès le temps même des
persécutions, ouvrit aux clercs comme aux moines ses asiles de perfection. La
vie religieuse s’y développa par d’admirables accroissements, et embrassa, d’un
lien plus ou moins exclusif selon les lieux, le clergé de chaque Église.
Au
VIIIe siècle, la règle de saint Chrodegand fut imposée à tous comme
le type général de la vie commune des clercs, en même temps qu’elle leur traçait
un minimum de vie religieuse.
Cette règle, en effet, tolère quelque propriété dans les clercs auxquels elle
s’adresse, sans leur interdire un renoncement plus parfait. Il y a, dans cet
état de choses imparfaitement défini, comme certaines transactions entre la
perfection des religieux et les réclamations des clercs moins parfaits qu’il
faut maintenir sous le même régime de communauté.
Quoi
qu’il en soit de ces ménagements, c’est du moins à cette époque que la vie
commune devint d’un usage universel, ne souffrit plus d’exception que dans les
petites Églises, où la présence d’un seul prêtre assisté de son clerc suffisait
aux besoins du peuple, et donna dans toute l’Église une sorte d’uniformité et de
régularité imposante à l’ordre du clergé.
C’est
alors que les noms d’Ordre canonique et d’Ordre monastique embrassèrent toutes
les communautés régulières et toutes les personnes consacrées au service de
Dieu. Ce fut, comme nous l’avons déjà remarqué, une traduction nouvelle ou
plutôt un développement magnifique de l’ancienne formule du Concile de Laodicée:
les personnes sacrées sont ou des clercs ou des ascètes.
L’Ordre canonique ainsi opposé à l’Ordre monastique et embrassant tout le clergé
était donc, on le voit assez, bien loin d’exclure de sa définition et de la
signification de son nom la vie religieuse, comme le fait aujourd’hui
l’expression de clergé séculier opposée à celle de clergé régulier. Et, comme
l’Ordre canonique embrassait tout le service des Églises, il est manifeste que
ce service n’appartient pas par son essence ou par une sorte de préférence et
par un droit originel et primordial, ainsi que quelques-uns l’ont prétendu, à
des clercs exclusivement séculiers de profession.
Mais,
au contraire, la vie religieuse fut dès l’origine proposée à tous les clercs
placés dans la hiérarchie et inscrits au canon des Églises comme l’état auquel
le voeu de l’Église les appelait par de pressantes invitations; et c’est bien
ici le lieu de la parole d’un canoniste moderne: « La sécularisation chez les
clercs n’est pas obligatoire, mais permise”.
Ainsi, sous la dénomination générale d’Ordre canonique, au VIIIe
siècle, on voyait à la fois la vie religieuse fleurir et un état moins parfait
se soutenir sous l’empire de la vie commune généralement imposée à tous.
Certaines communautés de clercs exigeaient sans doute de leurs membres la
pauvreté absolue dans cette vie commune; d’autres, au contraire, leur
permettaient une certaine propriété de biens patrimoniaux, ou même certaines
concessions de biens ecclésiastiques à titre de bénéfice ou de précaire, terme
emprunté au droit civil et politique d’alors. Nous pensons toutefois que
l’élément proprement séculier tenait dans l’Ordre canonique de cette époque une
place plus grande que dans le clergé des premiers siècles de l’Église.
Cette
différence de proportion entre les deux états au sein du clergé ne tenait pas, à
notre avis, à une diminution de la sainteté dans les ministres sacrés; mais
l’admission de l’Ordre monastique à la cléricature ouvrait aux âmes appelées
tout à la fois à l’état religieux et au ministère lévitique et sacerdotal un
champ vaste et des asiles florissants.
Or,
les moines clercs étaient de véritables clercs religieux attachés au service des
Églises et engagés dans la hiérarchie; et, pour juger équitablement de la
proportion réellement gardée entre l’état séculier et l’état religieux dans le
service des Églises, il faut tenir compte du clergé monastique et de cette
multitude d’Églises épiscopales, collégiales et paroissiales, qu’il desservait à
cette époque et où il exerçait un ministère si fécond.
Mais,
quoi qu’il en fût du nombre des parfaits religieux dans l’Ordre canonique,
l’Église maintenait dans cet Ordre une sorte d’union entre leur état et un état
moins parfait; elle faisait effort pour sauvegarder cette union, et, afin
d’amener autant que possible les imparfaits à la perfection, elle imposait à
tous la vie commune.
[
Table des Matières
]
La grande réforme du
XIe siècle
Mais
l’heure vint où cet état de choses fut atteint par de profondes décadences.
L’élément imparfait, par la pente naturelle de l’humanité, s’inclina vers les
plus déplorables relâchements. Les guerres qui avaient dévasté l’Europe pendant
le IXe et le Xe siècle, et, pardessus tout,
l’affaiblissement de l’autorité du Saint-Siège, suite du triste état où Dieu
avait permis que tombât l’Église romaine elle-même dans les dernières années de
cette douloureuse période, encouragèrent le désordre.
La
tyrannie des princes envahissant et corrompant par la simonie les grands sièges
épiscopaux, tous les liens de la discipline se relâchèrent, et la hiérarchie se
trouva sans force.
Alors, on vit le clergé des campagnes, privé des secours de la vie commune,
s’abandonner généralement au désordre, et, bientôt, le mal envahir les grandes
Églises par la connivence ou la négligence des premiers pasteurs.
Mais,
comme la piscine de l’Évangile, qui, agitée par l’ange à des temps marqués,
reprenait la vertu de guérir les infirmes (cf. Jn 5.4),
ainsi l’Église, piscine mystérieuse destinée à guérir l’humanité de ses grandes
maladies, nous apparaît dans l’histoire comme recevant, elle aussi, à des heures
providentielles, de nouveaux mouvements du Saint Esprit; et, quand sa vertu
semble épuisée, elle se renouvelle tout à coup par la sainteté et les oeuvres
des grands serviteurs de Dieu.
On le
vit au XIe siècle.
Tout
à coup, Dieu suscite les grands pontifes saint Léon IX (1048-1054) et saint
Grégoire VII (1073-1085), et la réforme commence.
C’est
du sein de l’Ordre monastique que sortent les réformateurs. L’Ordre monastique
vient, pour ainsi dire, au secours de l’Ordre canonique, et il est l’instrument
choisi de Dieu pour le relever de ses ruines. Ce sont deux frères qui s’entr’aident
(cf. Pr 18.19).
Le
plan des grands pontifes que nous avons nommés était de ramener tout l’Ordre
canonique à la perfection de son état, c’est-à-dire à la vie commune et même à
la vie religieuse.
Il y
eut partout d’admirables résurrections, mais il ne fut pas possible d’imposer
efficacement à tout le clergé l’état religieux; il fallut compter bientôt avec
les nécessités et la diversité des vocations et subir les conditions que
l’antiquité avait connues et acceptées.
C’est
alors que définitivement se fit au sein de l’Ordre canonique la séparation entre
l’élément religieux et l’élément soumis à une discipline moins parfaite.
L’élément séculier fut encore obligé à la vie commune; mais il devait bientôt
généralement l’abandonner, et il devint la tige du clergé séculier moderne qui
s’illustre au sein de nos sociétés par ses travaux et ses vertus vraiment
ecclésiastiques, et qui, dans le cours des siècles suivants, eut ses régulateurs
et ses maîtres particuliers, ses saints et ses modèles.
L’élément religieux prit un nouvel essor avec une plus grande liberté sous le
nom d’Ordre canonique régulier, nom qui, sous la forme d’un pléonasme et d’une
réduplication, rappelle son origine, son essence et ses traditions.
Les
chanoines réguliers, en effet, représentent alors dans le monde dans toute sa
vigueur l’état primitif et apostolique des clercs, et toujours les diplômes
apostoliques et les textes des docteurs les montrent comme les successeurs des
apôtres et des hommes apostoliques et les héritiers de leur genre de vie au sein
des Églises.
Dans
l’indépendance qui lui était désormais acquise, l’institut des chanoines
réguliers dut, par la force des choses, se trouver singulièrement rapproché de
l’Ordre monastique, élevé partout à la cléricature.
Ils
sont clercs par essence, nous dit saint Thomas, tandis que les moines le
sont devenus par accident.
Mais, en réalité, l’Ordre canonique régulier et l’Ordre monastique nous
présentent tous les deux dans leurs établissements des Églises canoniquement
constituées et desservies par un clergé titulaire faisant profession de la vie
religieuse.
Les
observances même des uns et des autres tendent naturellement à se rapprocher et
même à se confondre.
La
cause en est non seulement dans la ressemblance des emplois, mais encore dans
les origines historiques de la discipline claustrale.
Nous
l’avons dit, saint Benoît, dont la règle est devenue la charte unique de l’Ordre
monastique, n’a fait et prétendu faire que formuler et préciser l’antique et
primitive tradition de la vie ascétique. Or, au berceau de l’Église, cette
tradition avait été commune, par la nature même des choses, aux clercs et aux
laïcs religieux. Ces derniers ou ascètes, qui furent la semence d’où sortit
l’Ordre monastique, loin d’avoir une discipline à part, prenaient au contraire
modèle sur les clercs, disciples des apôtres, et sur leurs pasteurs, en qui ils
voyaient refleurir la discipline apostolique. Les clercs se rendaient « la forme
du troupeau » (1 P 5.3) par la perfection de leur genre de vie, et les
ascètes ou moines primitifs ambitionnaient d’approcher de plus près que le reste
des fidèles de ces exemplaires de vie apostolique qui leur étaient proposés; ils
n’avaient point d’autres maîtres ni d’autres supérieurs que les évêques et les
clercs.
Ainsi
les premiers rudiments de la vie monastique découlèrent du clergé sur l’Ordre
laïc et, quand les religieux de cet Ordre se séparèrent pour constituer les
premiers monastères, ils y portèrent ces enseignements, qui, en se développant,
devinrent les règles monastiques.
Les
observances monastiques, dans la substance et par leur origine, appartiennent
donc aux clercs comme aux moines, ou plutôt les clercs les ont d’abord
enseignées aux moines comme à leurs plus chères ouailles.
C’est
donc par une possession commune, et non par un emprunt fait à une source
étrangère, que l’Ordre canonique se trouva dès l’antiquité et dans la suite des
temps user d’observances semblables à celles de l’Ordre monastique.
Il
serait, du reste, facile de montrer par les monuments de l’histoire dans la vie
des saints ecclésiastiques de l’Église primitive toute la substance des
observances monastiques, les jeûnes, les abstinences, la pauvreté laborieuse et
les veilles sacrées.
Les
vies des saints évêques d’Orient et d’Occident, saint Athanase, saint Jean
Chrysostome, Théodoret, saint Ambroise, saint Eusèbe de Verceil, saint Germain
d’Auxerre, saint Augustin, de tant d’autres enfin, nous en fournissent des
preuves nombreuses.
Plus
tard, dans les transactions que la vie commune imposée à tous amena entre la vie
religieuse des clercs et un état moins parfait, saint Chrodegand se conforme à
la règle de saint Benoît pour toute la discipline claustrale.
Enfin, à l’époque où ces transactions cessèrent et où la vie religieuse prit
avec plus de liberté son essor dans l’Ordre canonique par la séparation
définitive qui se fit en lui de l’élément séculier et de l’élément religieux,
l’Ordre canonique régulier se trouva naturellement et par une tradition non
interrompue régi par un ensemble d’observances semblables à celles de l’Ordre
monastique, et il prit la formule de ces observances traditionnelles dans le
texte même de saint Benoît qui, depuis longtemps, leur avait donné leur
précision dernière sous la sanction séculaire et universelle de l’Église
romaine.
Il
n’y eut alors à cela aucune réclamation, tant la chose était loin de paraître
une nouveauté; c’était bien, au contraire, la discipline reçue des âges
précédents, et tous le reconnaissaient comme un fait public et constant.
Au reste,
si l’institut des chanoines réguliers semble se rapprocher de l’Ordre monastique
par ses observances, celui-ci, en se chargeant du gouvernement des Églises et en
se laissant initier à la cléricature, avait trouvé dans l’Ordre canonique le
type de la hiérarchie des grandes Églises et des titres moindres, et il l’avait
imité par l’institution des grands monastères ou abbayes et des prieurés ou
moindres monastères, et les points de ressemblance des deux Ordres se retrouvent
sous ces deux aspects.
Comme
les grandes fondations des chanoines réguliers rayonnaient des centres plus
importants dans les paroisses rustiques et les moindres communautés, l’Ordre
canonique eut à son tour ses abbayes et ses prieurés, avec cette différence
toutefois que le nom d’abbé, emprunté à la langue de l’Institut monastique, n’y
fut jamais universellement reçu.
Et
quand, au XIVe siècle, Benoît XII, dans sa grande Bulle de
réformation, mentionne les chefs des communautés de Chanoines réguliers, il
énumère en cette qualité des évêques, des archidiacres, des archiprêtres, des
prévôts, et il rappelle ainsi les titres divers des chefs d’Églises et des
supérieurs ecclésiastiques qui, à tous les degrés de la hiérarchie, maintenaient
leur clergé dans la vie régulière.
Du
reste, l’époque même où l’Ordre canonique régulier prenait une existence
distincte au sein du clergé se trouvait être celle où l’Ordre monastique
constituait dans son sein les grandes associations de monastères dont nous avons
parlé plus haut, et dont l’Ordre de Cîteaux donna le premier exemple.
L’Ordre canonique ne tarda pas à recourir, pour le maintien de la discipline
régulière, au moyen puissant que lui offrait cette institution nouvelle. L’Ordre
des Prémontrés,
dans l’institut canonique, marcha de pair avec l’Ordre de Cîteaux, soutien de
l’état monastique.
Les
Congrégations canoniques se multiplièrent; Benoît XII tenta de lier dans
l’univers entier tous les chanoines réguliers par de vastes agrégations formées
sur le même type et ayant leurs chefs et leurs chapitres généraux.
Dans les siècles suivants, tous les réformateurs suscités de Dieu pour relever
cette antique religion des clercs et la soutenir eurent recours aux mêmes moyens
et établirent, sous divers titres, des confédérations ou Congrégations réformées.
Nous
ne dirons qu’un mot, en terminant cette partie de notre étude, des phases que
subit la discipline du clergé dans l’Église d’Orient.
De
bonne heure, la vie religieuse des clercs s’y confondit avec la vie monastique.
Dans les diocèses patriarcaux d’Alexandrie et d’Antioche, les Églises, après
avoir donné dans les premiers temps des clercs aux monastères, empruntèrent
volontiers leurs ministres et leurs évêques à l’Ordre monastique. L’institut de
saint Basile fut à la fois canonique et monastique.
Bientôt la partie du clergé oriental qui n’embrassait point la vie religieuse
s’abaissa, par une dernière sécularisation, jusqu’à la perte du célibat; l’Ordre
monastique garda seul l’intégrité et la dignité de la vie cléricale, et
l’épiscopat se recruta désormais exclusivement dans ses rangs.
Répondons aussi en quelques paroles à une difficulté qui peut s’élever dans
l’esprit du lecteur sur les origines de l’état religieux.
Ceux
que nous avons présentés comme les religieux primitifs de l’Église naissante,
ascètes ou clercs, prononçaient-ils dès ces premiers temps les trois voeux de
religion? Et, s’ils ne satisfaisaient point à cette condition, comment
pouvaient-ils être de véritables religieux? Mais les apôtres et leurs premiers
disciples, les hommes apostoliques, les ont-ils eux-mêmes prononcés?
Cette
difficulté sera facile à résoudre si l’on considère la pratique et la tradition
de l’Église en matière de profession religieuse.
La
profession religieuse peut être de deux sortes, explicite ou tacite. La
profession explicite, avec ses solennités, a commencé de bonne heure dans les
monastères; mais la profession tacite ou implicite est la première et de
beaucoup la plus ancienne. Celle-ci consiste dans le seul fait d’embrasser la
pratique des voeux et la discipline de l’institut religieux, fait accompli dans
de telles conditions que, d’une part, l’intention intérieure qui forme
l’engagement du religieux, et, de l’autre, l’acceptation qu’en fait l’institut,
soient suffisamment manifestées par les circonstances pour ne laisser aucun
doute aux yeux du corps ecclésiastique.
La
profession tacite fut, dans les premiers temps, la seule en usage.
L’Église naissante réservait tout l’éclat des initiations solennelles à la
collation du baptême et de l’ordre. Comme la vie religieuse n’est que le parfait
achèvement de la vie chrétienne dans les ascètes ou moines et de la vie
cléricale dans les clercs religieux, qu’elle tient par là à la sainteté du
baptême et de l’ordination dont elle accomplit parfaitement les pressantes et
mystérieuses exigences, elle n’a pas un besoin absolu d’une initiation publique
et d’une consécration spéciale. Ainsi la discipline qui, dès l’origine, rendait
suffisante la profession tacite, a une sorte de fondement doctrinal dans
l’essence même de l’état religieux.
Il en
était, du reste, de même pour les saints engagements des vierges et des veuves;
et la consécration solennelle qui leur était conférée et qui, par sa nature et
ses formes, se rapprochait des ordinations comme une sorte de sacrement
ecclésiastique ou de sacramental, était absolument distincte du voeu et de la
profession religieuse.
Au
reste, la profession tacite faisait tellement le fond de la discipline en cette
matière, que les premières formes de profession explicite, en se surajoutant à
elle, prirent, pour ainsi dire, son empreinte, et demeurèrent bien éloignées de
la précision que l’on y cherche aujourd’hui.
Saint
Benoît fait promettre au moine « la stabilité et la conversion des moeurs »,
sans mentionner les trois voeux, qui demeurent implicitement contenus dans cette
déclaration générale, et la profession explicite, telle que ce grand patriarche
l’a établie, tient encore pour une grande partie, on le voit clairement, des
engagements tacites de la première discipline.
Dans
l’Ordre du clergé, celle-ci se maintint bien plus encore que dans l’Ordre
proprement monastique, parce que le fait publie de l’ordination et de
l’inscription au canon d’une Église renfermait une déclaration toujours
suffisante des engagements contractés par le clerc et de son entrée dans la
communauté ecclésiastique.
Aussi
l’Ordre canonique connut-il plus tard que l’Ordre monastique et pratiqua-t-il
avec moins d’uniformité que celui-ci les solennités spéciales de la profession
explicite. Tout le monde sait, d’ailleurs, que le voeu de chasteté du
sous-diacre n’a pas cessé d’être implicitement renfermé dans l’ordination même.
Enfin, il est bon de le rappeler, la profession tacite, cet imposant vestige de
la première antiquité, a été conservée jusqu’à nos jours par le droit canonique
à côté des formules spéciales de profession explicite. Elle demeura en vigueur
dans plusieurs anciens instituts jusqu’au décret pontifical du 19 mars 1857. Ce
décret, établissant la double profession successive des voeux simples et des
voeux solennels, exigea la profession expresse pour les voeux solennels et
abolit absolument la profession tacite au moins pour ces derniers.
[
Table des Matières
]
Ordres religieux nouveaux
C’est
un grand spectacle que celui du développement successif et providentiel des
semences apostoliques de la vie religieuse déposées au commencement dans la
terre de l’Église.
L’arbre a grandi, et sa croissance a donné lieu aux magnifiques épanouissements
des deux Ordres antiques et primitifs, de l’Ordre monastique et de l’Ordre
canonique. Entrelaçant leurs rameaux sur l’Europe, ils ont aboli l’idolâtrie,
converti les barbares, établi partout, avec la hiérarchie sacrée des Églises,
des évêchés, des monastères et des paroisses, et fondé les moeurs chrétiennes et
la vraie civilisation par la double efficacité du ministère sacerdotal et des
exemples de la sainteté.
Jusqu’au XIIIe siècle, l’Église ne connut point d’autres instituts
religieux que ces grands Ordres.
Mais
à cette époque, et à l’approche des temps modernes, Dieu vint au secours de son
Église par de nouvelles et magnifiques créations. Il fallait soutenir de
nouveaux combats dans les périls d’une civilisation plus avancée et qui aspirait
à une dangereuse indépendance.
Le
mouvement des esprits embrassait toutes les nations, sans tenir compte de leurs
limites: il fallait, à côté du ministère localisé des moines et des chanoines
pasteurs des Églises, une milice nouvelle qui pût parcourir le monde et diriger
ce mouvement, effet légitime, dans son origine, du progrès de l’unité
chrétienne, mais qui pouvait facilement s’égarer.
Il
fallait aussi reprendre l’oeuvre apostolique de la conversion des infidèles.
Dans ce même temps où s’ouvraient les Universités et où s’agitaient les premiers
efforts du rationalisme, les immenses contrées de l’Asie et de l’Afrique
s’offraient aux entreprises et aux investigations de l’Europe.
Bientôt l’Amérique doit se révéler au vieux monde.
C’est
alors qu’apparurent les grandes familles des Ordres religieux proprement dits,
de saint Dominique et de saint François.
Par
ces instituts, l’état religieux reçut une mission et une forme nouvelles. Il ne
fut plus seulement appelé à soutenir les Églises particulières et à accomplir
dans les Ordres monastique et canonique des oeuvres locales, mais à servir
l’Église universelle par un ministère essentiellement et proprement apostolique.
Et
comme cet apostolat regarde l’Église tout entière, il dut être par sa nature
même essentiellement et proprement dépendant du Souverain Pontife, dirigé par
lui, et n’être nulle part limité par les bornes des circonscriptions et des
juridictions particulières.
D’autres Ordres religieux parurent à la suite des Ordres de saint Dominique et
de saint François. On les range sous le nom commun de fratres, et ils ont
une physionomie commune. Ce sont les Carmes, les Augustiniens, les Minimes.
Le
moyen âge s’acheva au milieu de leurs immenses travaux.
Enfin, au XVIe siècle, cet apostolat des religieux reçut une forme
nouvelle dans la grande famille des clercs réguliers.
Parmi
ceux-ci, la place la plus glorieuse appartient sans conteste à la Compagnie de
Jésus, suscitée par l’Esprit de Dieu pour soutenir l’Église dans ses combats
contre le protestantisme et le rationalisme moderne, en même temps que pour
étendre toujours davantage l’œuvre des missions chez les infidèles.
Cette
illustre Compagnie, par ses apôtres, par ses docteurs, par ses saints, ne cessa
d’être l’avant-garde de l’Église militante, et elle mérita cet honneur insigne
et ce privilège d’être toujours plus violemment attaquée et persécutée par les
ennemis de Jésus Christ et de son Église. Louée par le Saint Esprit dès son
berceau dans le saint Concile de Trente,
elle continue à donner à l’Église des docteurs, des apôtres et des martyrs.
Aux
clercs réguliers il faut encore assimiler dans leur genre de vie et leur
vocation spéciale les clercs vivant en communauté et les grandes familles de
saint Alphonse de Ligori et de saint Paul de la Croix, puis, se rapprochant
davantage du clergé séculier sous la discipline des saints voeux, les prêtres de
la Mission, et enfin les nombreuses Congrégations modernes d’Oblats et de
Missionnaires.
[
Table des Matières
]
Deux classes de
familles religieuses
Si
l’on considère la place assignée par la nature de leurs missions à ces diverses
familles religieuses dans le plan de l’Église, elles nous apparaîtront partagées
en deux grandes classes.
D’un
côté les Ordres monastique et canonique, les moines et les chanoines réguliers,
appartiennent et sont liés aux Églises particulières. Les monastères des moines
sont eux-mêmes de véritables Églises; leurs clercs sont titulaires de ces
Églises, et ils sont en cette qualité expressément compris dans la règle du
sixième canon de Chalcédoine; l’abbé est le pasteur ordinaire de ces Églises, et
rien ne manque à leur constitution canonique.
Les
religieux, fratres ou clercs séculiers, au contraire, ne sont liés à
aucune Église particulière. Ce sont des clercs vagues, ordonnés en cette qualité
par dérogation légitime au sixième canon de Chalcédoine rappelé plus haut.
Attachés par là même à la seule Église universelle, ils n’appartiennent à la
hiérarchie d’aucune Église particulière; destinés et réservés au ministère
apostolique, ils desservent les Églises de leur monastère ou de leur résidence
comme les hôtes et non comme les clercs intitulés ou les bénéficiers de ces
Églises. Ils y servent Dieu et y demeurent plus ou moins étroitement attachés,
non par le titre d’ordination ou de bénéfice, mais par la simple députation
disciplinaire de la règle et des constitutions ou la disposition des supérieurs.
Il
est vrai qu’en certains Ordres cette députation, attachant sous le nom de filiation le religieux à un monastère déterminé, imite superficiellement le
titre de l’ordination; mais cette filiation qui, en d’autres Ordres, ne regarde
que la province, qui prend sa source dans la profession religieuse et non dans
l’ordination, dépend entièrement des constitutions de l’institut, et, quelles
que soient ses affinités et ses ressemblances avec le lien du titre, elle n’est
au fond, à notre avis, qu’un pur règlement de discipline ou d’administration
intérieure.
Ainsi
les moines et les chanoines réguliers font partie du clergé titulaire des
Églises; les religieux fratres ou clercs réguliers ne sont au contraire,
par institution, titulaires d’aucune Église, et forment le clergé proprement
apostolique de l’Église universelle.
De
cette différence profonde entre la situation hiérarchique des Ordres monastique
et canonique d’une part, et des Ordres religieux proprement dits de l’autre,
découlent plusieurs conséquences dans la forme, le gouvernement et les oeuvres
de ces grands Instituts.
Et
d’abord, un Ordre religieux proprement dit est un corps centralisé constitué
sous un Général qui en est le véritable supérieur et l’unique ordinaire.
L’individu religieux appartient premièrement à son Ordre, et, par le moyen de
l’Ordre, c’est-à-dire en vertu des règles de gouvernement qui y sont adoptées et
de la disposition des supérieurs, il appartient secondairement à telle province
ou maison à laquelle l’Ordre le députe.
Une
congrégation monastique, au contraire, est une Confédération de plusieurs
Églises monastiques ou monastères,
ayant chacune leur existence complète et leur ordinaire particulier,
Confédération placée sous la conduite d’un président appelé Général dans un sens
impropre et restreint, et d’une assemblée ou chapitre de tous les Ordinaires. Le
moine ou chanoine régulier appartient premièrement à son monastère ou Église,
et, par le moyen de ce monastère, à la Congrégation ou Confédération dans
laquelle son monastère est entré.
Remarquons en second lieu que le lien d’un pouvoir central constitue
essentiellement les Ordres religieux, tandis que l’Ordre monastique a subsisté
de longs siècles sans autre autorité que l’autorité locale des abbés, et l’Ordre
canonique sans autre autorité que l’autorité également locale des évêques. Le
lien formé entre les monastères par les Congrégations qui se sont établies dans
la suite, en apportant à chacun d’eux le secours et l’assistance de cette utile
agrégation, demeure secondaire et accidentel dans l’institut monastique.
Aussi
saint Benoît et les autres législateurs monastiques n’ont fait qu’écrire des
règles sans rien organiser au-dessus des monastères. Les fondateurs d’Ordre
religieux, au contraire, adoptant parfois des règles antérieures, ont
principalement constitué une autorité centrale et un gouvernement général.
Cette
profonde différence qui sépare les Ordres monastique et canonique des Ordres
religieux explique celle qui paraît dans le mode d’élection du Général de ces
divers Instituts.
Dans
les Ordres religieux, le Général, unique ordinaire de l’Ordre, est élu par les
représentants de l’Ordre tout entier.
Dans
les Ordres monastiques, au contraire, nous l’avons déjà relaté, le Général,
président de la Confédération des ordinaires ou abbés et qui est l’un d’entre
eux, est le plus souvent élu par le chapitre du monastère particulier auquel
cette présidence appartient en vertu des constitutions; chez les Chartreux, par
exemple, par le chapitre de la Grande Chartreuse; à Cîteaux, par le chapitre de
la maison de Cîteaux; et si, dans des Congrégations plus modernes le président
de la Confédération a été élu par l’assemblée générale des abbés ou chapitre
général, c’est que, dans ces nouvelles Congrégations, cette présidence n’est
plus attachée au titre d’une abbaye particulière et n’est plus qu’une délégation
faite par les abbés à l’un d’entre eux. C’est aussi peut-être que l’on y a
quelque peu perdu le caractère propre du gouvernement monastique et la nature du
pouvoir abbatial, et que l’on s’y est rapproché des formes des Ordres religieux
proprement dits.
Au
reste, les conséquences pratiques qui ressortent de ces différences théoriques
entre les Ordres monastique ou canonique et les Ordres religieux ne se bornent
point au gouvernement et à la vie intérieure de ces Instituts; mais elles
atteignent le rôle qu’ils remplissent dans la vie même de l’Église et leurs
rapports avec son gouvernement général.