L’Etat religieux et le clergé

 

par Dom Adrien Gréa

Paquet, Lyon 1902.

L’Église et sa divine constitution, 3eme ed., Casterman, Tournai 1965, (pp. 447-495)

 

 

 

 

 

Nature de l’état religieux

Sa place dans l’Église

Développement du monachisme

Confédérations monastiques

L’Ordre canonique dans les dix premiers siècles

La grande réforme du XIe siècle

Ordres religieux nouveaux

Deux classes de familles religieuses

Clergé séculier, clergé titulaire

Progression historique

Œuvres de miséricorde

A l’image de l’unique Saint

 

 


 

      Nous ne pouvons dans ce traité nommer si souvent l’état religieux sans nous arrêter à considérer plus amplement la nature de cet état, la place qu’il occupe dans l’Église, et les grandes institutions qui en furent les développements successifs dans le cours des âges.

      En étudiant ces créations admirables du Saint Esprit, nous devrons étendre nos regards au delà des limites de l’Église particulière et parler des Ordres apostoliques; mais les Églises particulières ne cessent de recevoir le service de ces puissants auxiliaires; elles sont continuellement en contact avec ces instituts, et il est nécessaire de bien entendre quelle est leur nature et la fonction qui leur appartient.

 

 [ Table des Matières ] 

 

 

Nature de l’état religieux

 

      Et d’abord, qu’est‑ce que l’état religieux?

      L’état religieux est une profession extérieure de la perfection chrétienne.

      Substantiellement, il n’est pas d’une autre nature que le christianisme, mais il en est la perfection.

      Il ne dépasse pas les engagements du baptême, mais il en est l’accomplissement total et parfait.

      L’état religieux est donc proprement un état de perfection et de sainteté chrétienne.

      Mais qu’est‑ce que la sainteté dans l’église?

      C’est le commerce de la parfaite charité établi entre Dieu et l’homme par le mystère de la Rédemption; c’est la perfection de l’amour dans la perfection du sacrifice. Le sacrifice et la mort interviennent, et la sainteté de l’Église en est le fruit. Dieu a aimé l’homme jusqu’à la mort. Il s’est livré à la mort pour l’homme.

      En cela, il aimait le premier (cf. 1 Jn 4.9-10; Rm 5.8). C’était comme une provocation de l’amour infini et cet amour allait jusqu’à la fin, car mourir est la dernière consommation de l’amour (Jn 13. 1).

      L’Église à son tour répond à cette provocation de l’amour par « une réponse de mort ». Elle aime à son tour jusqu’à la mort, et toute la sainteté qui est l’amour se consomme dans la mort. Il faut donc bien que l’Église fasse cette réponse de mort dans tous ses saints. Elle la fait d’abord dans les martyrs. Elle la fait ensuite par un martyre non sanglant dans les saints confesseurs. Car ceux-là seulement parviennent à la sainteté qui se séparent par une mort spirituelle du monde et de tout objet terrestre et périssable.

      Or, comme tous les chrétiens sont appelés à la sainteté, le baptême, dans lequel l’Église tout entière est plongée renferme l’engagement de cette mort pour tous les fidèles, et, par une sépulture mystique, il en contient le mystère (cf. Rm 6.1-14).

      La profession religieuse, qui n’est qu’un état de perfection du christianisme, ne va pas au delà de cet engagement, car dans l’amour il n’y a rien au delà de la mort; elle ne dépasse pas la divine vocation du baptisé à la mort du vieil homme, et, par cette mort, à la vie de la nouvelle humanité, qui est la vie de Jésus Christ en chacun de ses membres; mais elle est l’accomplissement parfait de cette vocation, et elle engage l’homme à cet accomplissement dès la vie présente.

      La sainteté est donc en un certain sens identique à l’état religieux; car l’essence de celui-ci est d’être une profession extérieure de sainteté, et l’Église, qui est toute sainteté, est tout entière en ce sens appelée à cet état, et elle y parviendra tout entière un jour (cf. Ap 21.2).

      L’état religieux, en effet, est la profession de la chasteté parfaite. C’est par l’obéissance, l’adhésion parfaite, exclusive et définitive, à la volonté de Dieu en tout et partout. C’est, par la pauvreté, le renoncement total aux biens de ce monde et à la propriété particulière.

      Or, au ciel, tous les élus sont d’une manière suréminente consommés en cet état.

      Entrant en participation des noces virginales de l’Agneau, ils jouissent d’une pureté éternelle, et l’état même du mariage, si honorable ici-bas, n’y a plus lieu: « à la résurrection, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans le ciel » (Mt 23.30).

      Au ciel, les élus n’ont plus aucune propriété dans les biens de ce monde destiné à périr par le feu. Ils ont tout en commun, et leur trésor, qui est la richesse de Dieu, leur appartient à tous sans partage.

      Au ciel, les élus n’ont plus d’autre volonté que la volonté de Dieu, perçue dans la claire vision de son coeur et embrassée avec la pleine et totale adhésion de la charité consommée. Aussi sont-ils tous fondus en un, n’ayant « qu’un cœur et qu’une âme » (Ac 4.32), dans cette adhésion à cette volonté unique.

      La vie religieuse est, dans le temps présent, un commencement et une anticipation pour quelques-uns de cet état commun à tous les élus dans l’éternité.

      Les Pères nous montrent les religieux cherchant dans la vie future l’exemplaire de leur vie présente[1].

      Par la chasteté, ils entrent dans les noces éternelles; par le détachement et la sainte pauvreté, ils mettent leur partage en Dieu, ils sont ses héritiers et entrent déjà en quelque manière par un bienheureux échange dans la possession de l’héritage. Ils arrêtent en lui leur volonté par l’obéissance; et enfin la stabilité de leur profession imite, autant qu’il est permis à l’homme ici-bas, et commence le repos immuable dans la possession du souverain bien. Mais comme les choses divines, dans l’infirmité présente, sont administrées aux hommes sous des signes et des voiles, l’état religieux demeure en cette condition de l’Église ici-bas; il y a comme des ombres dans ses lumières, et c’est pourquoi l’union des volontés à celle de Dieu dans l’obéissance religieuse, qui est le fondement principal de cet état, s’accomplit par une soumission à cette volonté signifiée extérieurement, et cette volonté divine se fait connaître, comme dans un sacrement, par les éléments sensibles des règles et les ordres des supérieurs.

      L’état religieux, anticipation imparfaite de l’état de consommation des élus, repose donc sur ce fond commun du christianisme; car le baptême va jusque-là puisqu’il contient le mystère de notre sanctification, et l’Église n’arrive à la sainteté en tous ses membres qu’en les élevant jusque-là.

      Que sont, en effet, les divines lois du baptême dans lequel l’Église tout entière est entrée? La Sainte Écriture nous le montre comme une mort parfaite, une sépulture, une vie nouvelle et toute céleste (Rm 6.3-13).

      Toutefois, Dieu, ayant égard aux conditions de l’Église ici-bas, aux nécessités de l’état présent, à la faiblesse des hommes, par une divine condescendance, n’a pas imposé la vie religieuse, pendant la vie présente, à tous les fidèles baptisés, réservant à la vie future l’achèvement de cet ouvrage. Ils peuvent donc se tenir en deçà, pourvu qu’ils ne renoncent pas à s’avancer vers ce terme et à l’atteindre un jour. Car, au moins à l’heure de la mort, tous devront embrasser l’obéissance parfaite et le renoncement parfait aux biens de ce monde. A la mort, où ils recevront le fruit de leur baptême, et pour atteindre à la révélation des enfants de Dieu qui y sera faite, ils ne se devront plus distinguer des religieux dans la perfection des sacrifices et des séparations; et, s’il reste encore quelques traces trop profondes de ces attaches temporaires, si l’âme a contracté quelque souillure au contact des biens terrestres, les souffrances du Purgatoire seront là pour achever l’oeuvre purifiante de la mort, et pour les présenter dignes et achevés à la bienheureuse profession de la sainteté éternelle au sein de Dieu.

      Ainsi, dès la vie présente, l’état religieux s’efforce de rapprocher de la sainteté future ceux que Dieu a choisis par un choix de prédilection pour cette bienheureuse anticipation[2].

      Mais ne peut-il y avoir, même dès cette vie, de sainteté ou de perfection chrétienne hors de cet état?

      Il ne peut certainement y avoir de sainteté proprement dite ou de perfection hors des renoncements parfaits qui sont l’objet de cette excellente profession.

      Mais autre chose est la profession extérieure de ces renoncements qui constitue l’état religieux, autre est ce renoncement lui-même. Celui-ci peut avoir lieu dans les profondeurs de l’âme en dehors même de la profession extérieure qui en est l’engagement public pris en face de l’Église. Ou, si l’on veut entendre cette comparaison, de même que la théologie distingue au sujet de l’Église catholique elle-même entre le corps de cette Église formé de ceux qui lui appartiennent par la profession extérieure et l’âme de l’Église embrassant tous ceux qui lui sont unis dans la foi et la charité, ainsi cette partie plus excellente de l’Église, cette troupe bienheureuse qui pratique le renoncement parfait par amour, qui embrasse généreusement les conseils évangéliques et qui forme en elle l’état de la perfection chrétienne, a aussi comme un corps et une âme.

      L’état public de religion est comme le corps, et les saints qui ne sont pas religieux par la profession extérieure appartiennent, pour ainsi dire, à l’âme de cet état de renoncement et de perfection. Car, selon les divines exigences de la sainteté et de cette bienheureuse mort spirituelle, ils accomplissent la parole de l’Apôtre; ils possèdent comme ne possédant pas; ils achètent sans posséder; ils sont dans l’état du mariage comme n’y étant pas; ils usent de ce monde comme n’en usant pas, par la disposition intérieure de leurs âmes (1 Co 7.29-31). Et ainsi ils sont pauvres dans les richesses, ils sont liés à la volonté de, Dieu dans l’indépendance apparente de leur état, et, étant libres, ils se font les esclaves du Christ. Par là, ils gardent parfaitement les conseils à la manière qui convient aux desseins de Dieu sur eux; ils ne sont point partagés entre Dieu et le monde comme les séculiers imparfaits, et ils appartiennent invisiblement à l’état de renoncement parfait dont ils ne font pas profession extérieure.

      Disons-le même et poussons plus loin notre comparaison: de même que les mauvais chrétiens, infidèles à leur baptême, appartiennent au corps de l’Église sans appartenir à son âme, de même, hélas! certains religieux sont imparfaits dans un état public de perfection; mais comme les mauvais chrétiens seront rejetés au dernier jugement et verront les élus cachés de la gentilité occuper les places qu’ils ont délaissées, ainsi ces religieux verront-ils d’obscurs séculiers placés avant eux dans la gloire, parce qu’ici-bas ceux-ci les auront précédés dans les voies de la perfection et de la sainteté[3].

 

 [ Table des Matières ]

 

 

Sa place dans l’Église

 

      Si l’état religieux n’est que la profession extérieure du renoncement parfait qui est l’essence de la sainteté chrétienne, il tient par ses racines mêmes à la note de sainteté de l’Église.

      C’est par cet état que l’Église professe publiquement la sainteté à laquelle elle veut élever tous ses membres. Il convient, en effet, à cette Épouse immaculée de Jésus Christ de faire cette profession dès la vie présente dans ceux de ses membres qui sont comme sa partie supérieure par l’excellence de leur vertu ou par la dignité de leur vocation; et voilà pourquoi l’épiscopat, comme l’état religieux, est appelé un état de perfection et oblige spécialement à la sainteté, c’est-à-dire à la perfection de la charité[4].

      L’état religieux, ainsi considéré dans les relations qu’il a avec la sainteté même de l’Église, n’est donc pas en elle un simple accessoire et comme une parure de luxe dont l’Épouse de Jésus Christ peut se passer.

      Mais cet état est l’Église elle-même dans sa partie la plus excellente; c’est l’Église commençant en ses éléments les plus nobles ce qui s’accomplira un jour pleinement pour toute la multitude de ses enfants dans la gloire du ciel, où ils n’auront plus « qu’un coeur et qu’une âme » en la seule volonté divine, où toute la possession des biens périssables aura passé avec la figure de ce monde, où tous n’auront qu’un seul trésor dans les richesses inépuisables de la divinité. Ainsi, loin de n’être qu’un accident superflu, l’état religieux est, au contraire, ce qu’il y a de plus substantiel et de plus achevé dans la substance de l’Église[5].

      L’attaquer dans la doctrine ou par la violence, ce n’est donc pas se prendre à quelques rameaux inutiles à la vie de l’arbre planté par Jésus Christ; ce n’est pas, comme quelques-uns l’ont osé dire, fortifier le tronc et les branches principales en y renvoyant une sève qui s’égare, mais c’est attaquer l’Église elle-même et l’attaquer au coeur; c’est vouloir lui interdire les voies publiques et ordinaires de la sainteté, qui est la plus excellente de ses notes essentielles.

      Ainsi conçu, l’état religieux est tellement de l’essence de l’Église qu’il a naturellement « commencé avec elle, ou plutôt qu’elle a commencé par lui »[6].

      C’est l’enseignement commun des docteurs et des Papes.

      Les apôtres furent les premiers religieux[7]; les premiers fidèles, à leur école, s’élevaient à l’envi à ce saint et parfait état de pauvreté et de renoncement, selon la mesure de grâce faite à chacun.

      L’Église naissante de Jérusalem offrit quelque temps au monde l’exemple du détachement parfait des richesses terrestres, sans toutefois le rendre obligatoire pour chacun de ses membres (Ac 4.32, 34-37).

      Dès ces temps primitifs, l’état religieux, cette parfaite conformité à la personne même de Jésus Christ dans sa vie mortelle, reproduite par les apôtres comme par autant de fidèles et vives images du divin Modèle, se répandit dans le monde entier avec les Églises qui naissaient de toutes parts.

      Le Saint Esprit, qui est l’âme de l’Église universelle, suscitait dans toutes ses parties les aspirations et les engagements sacrés à la vie parfaite, sans former encore de l’état religieux un distinct dans le monde. C’était en chaque Église comme le mystérieux qui entretenait la vigueur de la charité; c’était comme centre et le noyau substantiel de ces astres naissants dans le nouveau ciel de l’Église catholique.

      Dès lors, en effet, la vie religieuse apparaissait dans le clergé et dans le peuple pour soutenir et élever l’un et l’autre à la sainteté.

      Les laïcs qui l’embrassaient, ainsi que nous l’avons dit dans un chapitre précédent, étaient appelés ascètes, et, sans se séparer du reste du peuple, formaient dans les Églises « la partie la plus noble du troupeau du Christ”[8].

      Les clercs, de leur côté, s’efforçaient avec une sainte émulation de pratiquer la vie apostolique dont les premiers évêques, disciples des apôtres, leur avaient donné l’exemple.

      La parole de saint Pierre, chef du collège apostolique : « Nous nous avons tout quitté » (Mt 19.27), ne cessait de retentir à l’oreille des pontifes et des ministres de la hiérarchie comme le type et l’abrégé parfait de la vie ecclésiastique. Ils s’avançaient plus ou moins dans cette voie. Un grand nombre atteignaient le sommet; et si, à cause de la faiblesse humaine, la perfection du détachement religieux n’était pas imposée à tous, elle leur était suffisamment proposée, et l’invitation en était plus pressante dans les degrés supérieurs de la hiérarchie cléricale.

      Les exigences d’une profession extérieure des conseils évangéliques étaient en effet naturellement, dès lors, plus rigoureuses à mesure qu’on s’élevait dans l’ordre ecclésiastique. Le détachement des biens de ce monde, avec les droits que ce détachement donnait aux aumônes des fidèles, croissait avec le rang; l’obéissance était plus étendue, et toute l’activité individuelle plus complètement liée au service de Dieu; enfin la chasteté parfaite, conseillée à tous était rigoureusement imposée aux évêques, aux prêtres, aux diacres et aux sous-diacres[9], et sur ce point, les affaiblissements de la discipline en Orient n’allèrent jamais jusqu’à atteindre l’épiscopat, tant il est vrai qu’il existe une secrète et naturelle proportion et comme une relation nécessaire entre la hiérarchie sacerdotale et la profession des conseils évangéliques.

      Chaque Église gardait donc en son sein, dès l’origine de la religion chrétienne, et comme la partie la plus substantielle de la communauté des disciples de Jésus Christ, des personnes consacrées à Dieu sous l’un ou l’autre titre d’ascètes ou de clercs, ce que déclarait un ancien Concile par ces mots: « les gens d’église, clercs on ascètes”[10].

      Cette expression antique contient en germe la célèbre distinction qui devait bientôt se faire dans l’état religieux pleinement développé entre l’Ordre canonique et l’Ordre monastique. La religion des ascètes devint l’Ordre monastique, et la religion des clercs, devint l’ordre canonique.

      Il convient de suivre dans l’histoire les développements de l’un et de l’autre de ces deux grands rameaux primitifs de l’état religieux.

 

 [ Table des Matières ]

 

 

Développement du monachisme

 

       Nous avons exposé dans le chapitre trente-deuxième comment, d’une part, la pleine liberté donnée à la vie chrétienne, et, d’une autre part, le développement naturel de la semence apostolique déposée dans l’Église naissante fit sortir de l’état primitif des ascètes le rameau vigoureux et distinct de l’Ordre monastique.

      Il est en effet naturel que la tige unique d’une jeune plante, contenant en elle les fibres et les rameaux de l’arbre tout entier, trop faibles d’abord pour se soutenir distinctement, lorsqu’elle arrive enfin à son plein développement, ces fibres jusque-là contenues dans l’unité du tronc, se séparent en autant de branches puissantes. Obéissant à cette loi, l’Ordre monastique, jusque-là confondu dans le sein du peuple chrétien, prit son essor et apparut à l’état d’institut distinct.

      Cet institut, ainsi que nous l’avons dit plus haut, comptait autant d’Églises vivant sous sa discipline qu’il y avait de monastères, Églises excellentes qui ne tardèrent pas à avoir leur hiérarchie tirée de leur sein. Ensuite, par un retour providentiel et d’admirables vicissitudes, comme les moines avaient d’abord fait partie des Églises communes à tout le peuple avant de se former eux-mêmes en Églises distinctes, à leur tour les Églises monastiques furent ouvertes aux peuples; le clergé des monastères donna aux populations chrétiennes des apôtres et des pasteurs; et les Églises monastiques, abritant les peuples sous la houlette de moines prêtres et pontifes, leur furent des Églises épiscopales et des paroisses.

      Sous cette première forme et par l’institut monastique destiné à se perpétuer jusqu’à la fin des temps, la vie religieuse se répand dans toute l’étendue de la chrétienté en prenant corps et en se constituant à l’état d’Églises particulières nombreuses et florissantes. Le moine laïc est le fidèle de l’Église de son monastère; le moine prêtre ou ministre en est le clerc, et, conformément au canon de Chalcédoine, il lui est attaché par le titre de son ordination, comme le sont dans chacune des autres Églises les clercs de ces Églises. Il en est le chanoine, si nous pouvons parler ainsi, et lui appartient par le lien du titre canonique. Les clercs moines forment donc le presbytère et le corps des ministres de leur monastère, c’est-à-dire d’une véritable Église, hiérarchiquement constituée et prenant sa place et son rang dans la grande harmonie des Églises particulières.

      Pour ce qui regarde la discipline monastique elle-même, elle consiste en un ensemble d’observances déposées, quant à la substance, dès le temps des apôtres dans le trésor de la tradition. Ce sont les saintes lois de l’abstinence, du jeûne et du travail des mains: car nous ne voulons pas y comprendre spécialement les veilles sacrées et les saintes psalmodies, puisqu’en cela les monastères n’ont rien qui ne leur soit commun avec toutes les autres Églises.

      Du reste, les observances proprement monastique elles-mêmes ne leur sont pas si exclusivement réservées que le commun des Églises n’en retienne quelque chose par l’institution du Carême et des jeûnes apostoliques; et, comme ces observances communes du peuple chrétien ont été dans le sein des Églises peu à peu précisées et ramenées à des formules plus étroites, de même les grandes traditions de l’ascétisme primitif ont été réduites en règles fixes et nettement déterminées par les grands hommes suscités de Dieu pour être les législateurs de l’Ordre monastique[11].

      Saint Pacôme (292-345) reçut le premier, par nue révélation spéciale[12], cette mission pour tout l’état des cénobites et le gouvernement des monastères, où la précision des règles est plus nécessaire qu’elle ne l’est au sein des déserts et dans l’état des ermites ou anachorètes.

      Le grand saint Antoine (250-356) nous apprend que cette mission avait été d’abord offerte à un autre solitaire qui n’y avait pas correspondu[13]. La règle de saint Pacôme, trop peu connue aujourd’hui, contient, dans un détail surprenant pour ces temps reculés, tout l’ensemble des observances qui forment le fond des règles plus récentes, et on peut, à juste titre, le regarder comme le premier patriarche des instituts cénobitiques[14].

       Bientôt apparut la règle de saint Basile (330-370), commune aux monastères de la campagne et à ceux des villes, et qui, comme on l’a dit de son temps, ramena la vie monastique au sein de ces dernières[15].

      En Occident, les règles empruntées à l’Orient et transportées à Lérins, à Saint-Victor, à Agaune, à Condat[16], comme aussi les règles celtiques et les institutions de saint Colomban, firent place peu à peu à l’admirable constitution monastique de saint Benoît[17].

      Ce grand saint fut suscité de Dieu pour donner à la vieille tradition monastique sa formule définitive; il ne prétendit pas créer de toutes pièces des règles nouvelles et inconnues, mais recueillir et renouveler l’ancienne doctrine des Pères; et le Martyrologe romain consacre sa mission en lui donnant la qualité de « réformateur et de restaurateur de la discipline monastique » (au 21 mars).

      Mais cette restauration fut comme le couronnement de l’oeuvre commencée et poursuivie par les siècles précédents, et la règle de saint Benoît est désormais le trésor commun où repose le dépôt de toute l’antique tradition monastique, et où les moines iront jusqu’à la fin des temps en chercher la substance sans en épuiser jamais les richesses[18].

 

 [ Table des Matières ]

 

 

Confédérations monastiques

 

      Les grandes abbayes, nous l’avons dit déjà, avaient au-dessous d’elles des communautés moins considérables qui formaient comme les membres d’un même corps par l’unité de gouvernement et l’unité d’origine des religieux qui les peuplaient. Tous formés à l’école de l’abbaye et attachés à l’abbaye par la stabilité de leurs voeux, ils étaient envoyés dans ces résidences sans cesser d’appartenir à la même famille et de former comme une même communauté.

      Avec le temps, ces établissements secondaires ou prieurés se multiplièrent, s’établirent au loin, prirent une plus grande importance. Les grandes abbayes avaient toutes de ces établissements; mais celle de Cluny[19], avec plus d’éclat que toutes les autres, étendait ses rejetons dans tout le monde catholique. Quelques-unes de ces maisons secondaires devinrent même des abbayes, tout en gardant quelque chose de leur primitive dépendance.

      Ces commencements d’organisation centrale furent le prélude d’une institution considérable qui devait assurer à l’institut monastique dans les temps modernes la conservation de sa vie et de sa vigueur. Nous voulons parler des grandes Confédérations ou Congrégations monastiques.

      Cette idée nouvelle naît et nous apparaît dans son plein épanouissement avec l’Ordre de Cîteaux[20].

      On ne voit plus seulement des prieurés, c’est-à-dire de simples détachements de la légion monastique placés dans des résidences plus ou moins éloignées de l’abbaye à laquelle les religieux qui les composent ne cessent d’appartenir par le lien étroit de la profession, mais les prieurés s’effacent, les abbayes se multiplient, et ces abbayes elles-mêmes forment entre elles une vaste association. Elles se confédèrent sous la présidence d’une abbaye principale, afin de maintenir par l’union de toutes les forces l’observance exacte des règles. Elles se subordonnent même entre elles par les lois de la filiation, dernière imitation de l’ancienne dépendance des prieurés.

      Les abbés s’assemblent dans un chapitre général, dont l’autorité S’impose à tous[21]. Le chef de la Confédération continue l’action de ce chapitre sur le corps tout entier, et une hiérarchie de visiteurs qui part du centre entretient la vigilance jusque dans les parties les plus éloignées.

      Toutefois, sous cette organisation nouvelle[22], l’Institut monastique garde son ancienne et essentielle propriété: il ne cesse de contenir autant d’Églises canoniquement constituées que de monastères, et voilà pourquoi nous exprimons par le mot de Confédération le lien des Congrégations monastiques. Chaque monastère, en y entrant, conserve ses membres dans le lien qui les lui unit; il garde son gouvernement, il s’appartient à lui-même. Les religieux qui composent le monastère lui appartiennent d’abord, et n’appartiennent à l’Ordre entier que par le moyen du monastère qui les contient et qui les porte avec lui dans cette grande association.

      Le langage même de ces temps exprime la nature hiérarchique des monastères et leur conserve le nom d’Églises. La grande constitution cistercienne, appelée Charte de charité, et Exorde de Cîteaux parlent à chaque page des Églises de Cîteaux, de Clairvaux et des autres pour désigner les abbayes[23].

      Du reste, la forme même de la transmission du pouvoir dans le chef de l’Ordre indique assez la nature fédérale de l’association. L’abbé de Cîteaux, par exemple, n’est pas élu par l’Ordre tout entier auquel il préside, mais parce qu’il est abbé particulier de Cîteaux avant d’être chef de l’Ordre, il est élu par le collège particulier de son abbaye, comme, au-dessous de lui, les chefs des branches principales, les abbés de Morimond, de la Ferté, de Clairvaux, de Pontigny, ont une semblable origine et sont élus par leurs chapitres particuliers, rentrant ainsi dans le droit commun de toutes les abbayes; et l’on voit assez par là que les abbayes existent par elles-mêmes et antérieurement au lien qui les unit entre-elles, ainsi qu’il convient aux membres d’une Confédération.

      Ainsi les grands Ordres monastiques ne détruisent pas le caractère local des monastères, et, tout en leur apportant le secours et les forces de la société qu’ils maintiennent entre eux, ils laissent, comme par le passé, la vie religieuse prendre la forme d’Églises particulières et pénétrer dans les rangs des Églises, en participant à l’élément hiérarchique qui les constitue.

      Mais, avant d’aller plus loin, il nous faut revenir en arrière pour suivre l’histoire de l’Ordre canonique[24].

 

 [ Table des Matières ]

 

 

L’Ordre canonique dans les dix premiers siècles

 

      Si, dès les premiers temps de la liberté religieuse donnée à l’Église, l’institut des ascètes se sépara du reste du peuple pour prendre une existence distincte et former l’Ordre monastique, au sein du clergé un pareil partage entre l’élément religieux et l’élément séculier n’eut pas lieu d’abord; et c’est pourquoi l’Ordre canonique, qui est le clergé lui-même, se développa en conservant longtemps dans son sein l’union mal définie de la vie religieuse et d’une vie moins parfaite.

      La raison en est facile à pénétrer: l’Église invitait hautement ses clercs à embrasser la vie apostolique; exigeant avec empire davantage des ordres plus élevés, elle eût voulu les voir tous dans la pratique des conseils évangéliques et dans le détachement complet des biens de la terre, parce qu’il y a entre le sacerdoce et ce détachement une secrète et profonde alliance.

      Déjà, sous les ombres de l’ancienne loi, les lévites devaient vivre des offrandes du peuple, parce qu’ils n’avaient, dit la Sainte Écriture, aucune autre possession (No 18.20; Dt 10.9; 18.1-2); sous la loi nouvelle, si le prêtre vit de l’autel, il convient qu’il ait renoncé à tout autre partage ici-bas.

      Ce renoncement était donc l’objet de l’invitation générale de l’Église, invitation qu’elle adressait à tous, et, si elle n’en faisait pas une loi rigoureuse, c’était par égard pour la faiblesse de quelques-uns.

      « Les clercs », dit un ancien Père, Julien Pomère, « mis au rang des pauvres par leur propre volonté ou même par leur humble naissance » et les dispositions providentielles pleinement acceptées, « embrassant la perfection de cette vertu, reçoivent les choses nécessaires à la vie ou dans leurs propres maisons ou dans la congrégation où ils vivent en commun. » (C’était l’époque où s ouvraient les premières communautés.) « Ils les reçoivent, non par le désir de posséder, mais par la pure nécessité de l’infirmité humaine. » « L’évêque » lui-même, administrateur et comme titulaire du bien de l’Église, qui semble en cette qualité engagé par état dans les intérêts et la possession temporelle, « l’évêque, qui a laissé à sa famille ou distribué aux pauvres ou donné à l’Église tous ses biens, et qui par amour de la pauvreté, s’est mis au nombre des pauvres, administre sans avarice les offrandes des fidèles; il nourrit les pauvres du fonds dont il vit lui-même comme pauvre volontaire ».[25] « Quant à ceux qui sont si faibles », poursuit le même auteur, exposant l’ancienne tradition doctrinale et disciplinaire, « qu’ils ne peuvent renoncer à leurs biens, que du moins ils soulagent l’Église de ses charges, en la servant à leurs frais, et qu’on les souffre à cette condition”[26]; gratis serviant, comme dit un autre texte.

      Toutefois encore, bien que cette tolérance fût générale, plusieurs Églises s’élevèrent plus haut et imposèrent à leurs ministres le détachement complet.

      Saint Eusèbe, évêque de Verceil de 345 à 371, amena tout le clergé de son Église à la vie parfaite, en le recrutant exclusivement parmi les moines ou ascètes, « en sorte que l’on peut contempler dans les mêmes hommes le renoncement monastique et le zèle des lévites »[27]. Saint Augustin exigea de ses clercs l’engagement à la pauvreté et à la vie religieuse dans sa communauté[28]. Saint Basile forma son clergé sous sa règle monastique[29]. Saint Martin s’environna de ses disciples[30].

      Partout, du reste, on voyait fréquemment les moines élevés à l’épiscopat ou à la cléricature dans les diverses Églises[31].

      La vie commune, dont il y a déjà quelques commencements dès le temps même des persécutions, ouvrit aux clercs comme aux moines ses asiles de perfection. La vie religieuse s’y développa par d’admirables accroissements, et embrassa, d’un lien plus ou moins exclusif selon les lieux, le clergé de chaque Église.

      Au VIIIe siècle, la règle de saint Chrodegand fut imposée à tous comme le type général de la vie commune des clercs, en même temps qu’elle leur traçait un minimum de vie religieuse[32]. Cette règle, en effet, tolère quelque propriété dans les clercs auxquels elle s’adresse, sans leur interdire un renoncement plus parfait. Il y a, dans cet état de choses imparfaitement défini, comme certaines transactions entre la perfection des religieux et les réclamations des clercs moins parfaits qu’il faut maintenir sous le même régime de communauté.

      Quoi qu’il en soit de ces ménagements, c’est du moins à cette époque que la vie commune devint d’un usage universel, ne souffrit plus d’exception que dans les petites Églises, où la présence d’un seul prêtre assisté de son clerc suffisait aux besoins du peuple, et donna dans toute l’Église une sorte d’uniformité et de régularité imposante à l’ordre du clergé.

      C’est alors que les noms d’Ordre canonique et d’Ordre monastique embrassèrent toutes les communautés régulières et toutes les personnes consacrées au service de Dieu. Ce fut, comme nous l’avons déjà remarqué, une traduction nouvelle ou plutôt un développement magnifique de l’ancienne formule du Concile de Laodicée: les personnes sacrées sont ou des clercs ou des ascètes.

      L’Ordre canonique ainsi opposé à l’Ordre monastique et embrassant tout le clergé était donc, on le voit assez, bien loin d’exclure de sa définition et de la signification de son nom la vie religieuse, comme le fait aujourd’hui l’expression de clergé séculier opposée à celle de clergé régulier. Et, comme l’Ordre canonique embrassait tout le service des Églises, il est manifeste que ce service n’appartient pas par son essence ou par une sorte de préférence et par un droit originel et primordial, ainsi que quelques-uns l’ont prétendu, à des clercs exclusivement séculiers de profession[33].

      Mais, au contraire, la vie religieuse fut dès l’origine proposée à tous les clercs placés dans la hiérarchie et inscrits au canon des Églises comme l’état auquel le voeu de l’Église les appelait par de pressantes invitations; et c’est bien ici le lieu de la parole d’un canoniste moderne: « La sécularisation chez les clercs n’est pas obligatoire, mais permise”[34].

      Ainsi, sous la dénomination générale d’Ordre canonique, au VIIIe siècle, on voyait à la fois la vie religieuse fleurir et un état moins parfait se soutenir sous l’empire de la vie commune généralement imposée à tous.

      Certaines communautés de clercs exigeaient sans doute de leurs membres la pauvreté absolue dans cette vie commune; d’autres, au contraire, leur permettaient une certaine propriété de biens patrimoniaux, ou même certaines concessions de biens ecclésiastiques à titre de bénéfice ou de précaire, terme emprunté au droit civil et politique d’alors. Nous pensons toutefois que l’élément proprement séculier tenait dans l’Ordre canonique de cette époque une place plus grande que dans le clergé des premiers siècles de l’Église.

      Cette différence de proportion entre les deux états au sein du clergé ne tenait pas, à notre avis, à une diminution de la sainteté dans les ministres sacrés; mais l’admission de l’Ordre monastique à la cléricature ouvrait aux âmes appelées tout à la fois à l’état religieux et au ministère lévitique et sacerdotal un champ vaste et des asiles florissants.

      Or, les moines clercs étaient de véritables clercs religieux attachés au service des Églises et engagés dans la hiérarchie; et, pour juger équitablement de la proportion réellement gardée entre l’état séculier et l’état religieux dans le service des Églises, il faut tenir compte du clergé monastique et de cette multitude d’Églises épiscopales, collégiales et paroissiales, qu’il desservait à cette époque et où il exerçait un ministère si fécond.

      Mais, quoi qu’il en fût du nombre des parfaits religieux dans l’Ordre canonique, l’Église maintenait dans cet Ordre une sorte d’union entre leur état et un état moins parfait; elle faisait effort pour sauvegarder cette union, et, afin d’amener autant que possible les imparfaits à la perfection, elle imposait à tous la vie commune.

 

  [ Table des Matières ]

 

 

La grande réforme du XIe siècle

 

      Mais l’heure vint où cet état de choses fut atteint par de profondes décadences.

      L’élément imparfait, par la pente naturelle de l’humanité, s’inclina vers les plus déplorables relâchements. Les guerres qui avaient dévasté l’Europe pendant le IXe et le Xe siècle, et, pardessus tout, l’affaiblissement de l’autorité du Saint-Siège, suite du triste état où Dieu avait permis que tombât l’Église romaine elle-même dans les dernières années de cette douloureuse période, encouragèrent le désordre.

      La tyrannie des princes envahissant et corrompant par la simonie les grands sièges épiscopaux, tous les liens de la discipline se relâchèrent, et la hiérarchie se trouva sans force.

      Alors, on vit le clergé des campagnes, privé des secours de la vie commune, s’abandonner généralement au désordre, et, bientôt, le mal envahir les grandes Églises par la connivence ou la négligence des premiers pasteurs.

      Mais, comme la piscine de l’Évangile, qui, agitée par l’ange à des temps marqués, reprenait la vertu de guérir les infirmes (cf. Jn 5.4)[35], ainsi l’Église, piscine mystérieuse destinée à guérir l’humanité de ses grandes maladies, nous apparaît dans l’histoire comme recevant, elle aussi, à des heures providentielles, de nouveaux mouvements du Saint Esprit; et, quand sa vertu semble épuisée, elle se renouvelle tout à coup par la sainteté et les oeuvres des grands serviteurs de Dieu.

      On le vit au XIe siècle.

      Tout à coup, Dieu suscite les grands pontifes saint Léon IX (1048-1054) et saint Grégoire VII (1073-1085), et la réforme commence[36].

      C’est du sein de l’Ordre monastique que sortent les réformateurs. L’Ordre monastique vient, pour ainsi dire, au secours de l’Ordre canonique, et il est l’instrument choisi de Dieu pour le relever de ses ruines. Ce sont deux frères qui s’entr’aident (cf. Pr 18.19).

      Le plan des grands pontifes que nous avons nommés était de ramener tout l’Ordre canonique à la perfection de son état, c’est-à-dire à la vie commune et même à la vie religieuse[37].

      Il y eut partout d’admirables résurrections, mais il ne fut pas possible d’imposer efficacement à tout le clergé l’état religieux; il fallut compter bientôt avec les nécessités et la diversité des vocations et subir les conditions que l’antiquité avait connues et acceptées.

      C’est alors que définitivement se fit au sein de l’Ordre canonique la séparation entre l’élément religieux et l’élément soumis à une discipline moins parfaite.

      L’élément séculier fut encore obligé à la vie commune; mais il devait bientôt généralement l’abandonner, et il devint la tige du clergé séculier moderne qui s’illustre au sein de nos sociétés par ses travaux et ses vertus vraiment ecclésiastiques, et qui, dans le cours des siècles suivants, eut ses régulateurs et ses maîtres particuliers, ses saints et ses modèles.

      L’élément religieux prit un nouvel essor avec une plus grande liberté sous le nom d’Ordre canonique régulier, nom qui, sous la forme d’un pléonasme et d’une réduplication, rappelle son origine, son essence et ses traditions.

      Les chanoines réguliers, en effet, représentent alors dans le monde dans toute sa vigueur l’état primitif et apostolique des clercs, et toujours les diplômes apostoliques et les textes des docteurs les montrent comme les successeurs des apôtres et des hommes apostoliques et les héritiers de leur genre de vie au sein des Églises[38].

      Dans l’indépendance qui lui était désormais acquise, l’institut des chanoines réguliers dut, par la force des choses, se trouver singulièrement rapproché de l’Ordre monastique, élevé partout à la cléricature.

      Ils sont clercs par essence, nous dit saint Thomas, tandis que les moines le sont devenus par accident[39]. Mais, en réalité, l’Ordre canonique régulier et l’Ordre monastique nous présentent tous les deux dans leurs établissements des Églises canoniquement constituées et desservies par un clergé titulaire faisant profession de la vie religieuse.

      Les observances même des uns et des autres tendent naturellement à se rapprocher et même à se confondre.

      La cause en est non seulement dans la ressemblance des emplois, mais encore dans les origines historiques de la discipline claustrale.

      Nous l’avons dit, saint Benoît, dont la règle est devenue la charte unique de l’Ordre monastique, n’a fait et prétendu faire que formuler et préciser l’antique et primitive tradition de la vie ascétique. Or, au berceau de l’Église, cette tradition avait été commune, par la nature même des choses, aux clercs et aux laïcs religieux. Ces derniers ou ascètes, qui furent la semence d’où sortit l’Ordre monastique, loin d’avoir une discipline à part, prenaient au contraire modèle sur les clercs, disciples des apôtres, et sur leurs pasteurs, en qui ils voyaient refleurir la discipline apostolique. Les clercs se rendaient « la forme du troupeau » (1 P 5.3) par la perfection de leur genre de vie, et les ascètes ou moines primitifs ambitionnaient d’approcher de plus près que le reste des fidèles de ces exemplaires de vie apostolique qui leur étaient proposés; ils n’avaient point d’autres maîtres ni d’autres supérieurs que les évêques et les clercs.

      Ainsi les premiers rudiments de la vie monastique découlèrent du clergé sur l’Ordre laïc et, quand les religieux de cet Ordre se séparèrent pour constituer les premiers monastères, ils y portèrent ces enseignements, qui, en se développant, devinrent les règles monastiques.

      Les observances monastiques, dans la substance et par leur origine, appartiennent donc aux clercs comme aux moines, ou plutôt les clercs les ont d’abord enseignées aux moines comme à leurs plus chères ouailles.

      C’est donc par une possession commune, et non par un emprunt fait à une source étrangère, que l’Ordre canonique se trouva dès l’antiquité et dans la suite des temps user d’observances semblables à celles de l’Ordre monastique.

      Il serait, du reste, facile de montrer par les monuments de l’histoire dans la vie des saints ecclésiastiques de l’Église primitive toute la substance des observances monastiques, les jeûnes, les abstinences, la pauvreté laborieuse et les veilles sacrées.

      Les vies des saints évêques d’Orient et d’Occident, saint Athanase, saint Jean Chrysostome, Théodoret, saint Ambroise, saint Eusèbe de Verceil, saint Germain d’Auxerre, saint Augustin, de tant d’autres enfin, nous en fournissent des preuves nombreuses.

      Plus tard, dans les transactions que la vie commune imposée à tous amena entre la vie religieuse des clercs et un état moins parfait, saint Chrodegand se conforme à la règle de saint Benoît pour toute la discipline claustrale[40].

      Enfin, à l’époque où ces transactions cessèrent et où la vie religieuse prit avec plus de liberté son essor dans l’Ordre canonique par la séparation définitive qui se fit en lui de l’élément séculier et de l’élément religieux, l’Ordre canonique régulier se trouva naturellement et par une tradition non interrompue régi par un ensemble d’observances semblables à celles de l’Ordre monastique, et il prit la formule de ces observances traditionnelles dans le texte même de saint Benoît qui, depuis longtemps, leur avait donné leur précision dernière sous la sanction séculaire et universelle de l’Église romaine.

      Il n’y eut alors à cela aucune réclamation, tant la chose était loin de paraître une nouveauté; c’était bien, au contraire, la discipline reçue des âges précédents, et tous le reconnaissaient comme un fait public et constant.

Au reste, si l’institut des chanoines réguliers semble se rapprocher de l’Ordre monastique par ses observances, celui-ci, en se chargeant du gouvernement des Églises et en se laissant initier à la cléricature, avait trouvé dans l’Ordre canonique le type de la hiérarchie des grandes Églises et des titres moindres, et il l’avait imité par l’institution des grands monastères ou abbayes et des prieurés ou moindres monastères, et les points de ressemblance des deux Ordres se retrouvent sous ces deux aspects.

      Comme les grandes fondations des chanoines réguliers rayonnaient des centres plus importants dans les paroisses rustiques et les moindres communautés, l’Ordre canonique eut à son tour ses abbayes et ses prieurés, avec cette différence toutefois que le nom d’abbé, emprunté à la langue de l’Institut monastique, n’y fut jamais universellement reçu.

      Et quand, au XIVe siècle, Benoît XII, dans sa grande Bulle de réformation, mentionne les chefs des communautés de Chanoines réguliers, il énumère en cette qualité des évêques, des archidiacres, des archiprêtres, des prévôts, et il rappelle ainsi les titres divers des chefs d’Églises et des supérieurs ecclésiastiques qui, à tous les degrés de la hiérarchie, maintenaient leur clergé dans la vie régulière.

      Du reste, l’époque même où l’Ordre canonique régulier prenait une existence distincte au sein du clergé se trouvait être celle où l’Ordre monastique constituait dans son sein les grandes associations de monastères dont nous avons parlé plus haut, et dont l’Ordre de Cîteaux donna le premier exemple.

      L’Ordre canonique ne tarda pas à recourir, pour le maintien de la discipline régulière, au moyen puissant que lui offrait cette institution nouvelle. L’Ordre des Prémontrés[41], dans l’institut canonique, marcha de pair avec l’Ordre de Cîteaux, soutien de l’état monastique.

      Les Congrégations canoniques se multiplièrent; Benoît XII tenta de lier dans l’univers entier tous les chanoines réguliers par de vastes agrégations formées sur le même type et ayant leurs chefs et leurs chapitres généraux[42]. Dans les siècles suivants, tous les réformateurs suscités de Dieu pour relever cette antique religion des clercs et la soutenir eurent recours aux mêmes moyens et établirent, sous divers titres, des confédérations ou Congrégations réformées[43].

      Nous ne dirons qu’un mot, en terminant cette partie de notre étude, des phases que subit la discipline du clergé dans l’Église d’Orient.

      De bonne heure, la vie religieuse des clercs s’y confondit avec la vie monastique. Dans les diocèses patriarcaux d’Alexandrie et d’Antioche, les Églises, après avoir donné dans les premiers temps des clercs aux monastères, empruntèrent volontiers leurs ministres et leurs évêques à l’Ordre monastique. L’institut de saint Basile fut à la fois canonique et monastique.

      Bientôt la partie du clergé oriental qui n’embrassait point la vie religieuse s’abaissa, par une dernière sécularisation, jusqu’à la perte du célibat; l’Ordre monastique garda seul l’intégrité et la dignité de la vie cléricale, et l’épiscopat se recruta désormais exclusivement dans ses rangs.

      Répondons aussi en quelques paroles à une difficulté qui peut s’élever dans l’esprit du lecteur sur les origines de l’état religieux.

      Ceux que nous avons présentés comme les religieux primitifs de l’Église naissante, ascètes ou clercs, prononçaient-ils dès ces premiers temps les trois voeux de religion? Et, s’ils ne satisfaisaient point à cette condition, comment pouvaient-ils être de véritables religieux? Mais les apôtres et leurs premiers disciples, les hommes apostoliques, les ont-ils eux-mêmes prononcés?

      Cette difficulté sera facile à résoudre si l’on considère la pratique et la tradition de l’Église en matière de profession religieuse.

      La profession religieuse peut être de deux sortes, explicite ou tacite. La profession explicite, avec ses solennités, a commencé de bonne heure dans les monastères; mais la profession tacite ou implicite est la première et de beaucoup la plus ancienne. Celle-ci consiste dans le seul fait d’embrasser la pratique des voeux et la discipline de l’institut religieux, fait accompli dans de telles conditions que, d’une part, l’intention intérieure qui forme l’engagement du religieux, et, de l’autre, l’acceptation qu’en fait l’institut, soient suffisamment manifestées par les circonstances pour ne laisser aucun doute aux yeux du corps ecclésiastique.

      La profession tacite fut, dans les premiers temps, la seule en usage.

      L’Église naissante réservait tout l’éclat des initiations solennelles à la collation du baptême et de l’ordre. Comme la vie religieuse n’est que le parfait achèvement de la vie chrétienne dans les ascètes ou moines et de la vie cléricale dans les clercs religieux, qu’elle tient par là à la sainteté du baptême et de l’ordination dont elle accomplit parfaitement les pressantes et mystérieuses exigences, elle n’a pas un besoin absolu d’une initiation publique et d’une consécration spéciale. Ainsi la discipline qui, dès l’origine, rendait suffisante la profession tacite, a une sorte de fondement doctrinal dans l’essence même de l’état religieux.

      Il en était, du reste, de même pour les saints engagements des vierges et des veuves[44]; et la consécration solennelle qui leur était conférée et qui, par sa nature et ses formes, se rapprochait des ordinations comme une sorte de sacrement ecclésiastique ou de sacramental, était absolument distincte du voeu et de la profession religieuse[45].

      Au reste, la profession tacite faisait tellement le fond de la discipline en cette matière, que les premières formes de profession explicite, en se surajoutant à elle, prirent, pour ainsi dire, son empreinte, et demeurèrent bien éloignées de la précision que l’on y cherche aujourd’hui.

      Saint Benoît fait promettre au moine « la stabilité et la conversion des moeurs »[46], sans mentionner les trois voeux, qui demeurent implicitement contenus dans cette déclaration générale, et la profession explicite, telle que ce grand patriarche l’a établie, tient encore pour une grande partie, on le voit clairement, des engagements tacites de la première discipline[47].

      Dans l’Ordre du clergé, celle-ci se maintint bien plus encore que dans l’Ordre proprement monastique, parce que le fait publie de l’ordination et de l’inscription au canon d’une Église renfermait une déclaration toujours suffisante des engagements contractés par le clerc et de son entrée dans la communauté ecclésiastique[48].

      Aussi l’Ordre canonique connut-il plus tard que l’Ordre monastique et pratiqua-t-il avec moins d’uniformité que celui-ci les solennités spéciales de la profession explicite. Tout le monde sait, d’ailleurs, que le voeu de chasteté du sous-diacre n’a pas cessé d’être implicitement renfermé dans l’ordination même.

      Enfin, il est bon de le rappeler, la profession tacite, cet imposant vestige de la première antiquité, a été conservée jusqu’à nos jours par le droit canonique à côté des formules spéciales de profession explicite. Elle demeura en vigueur dans plusieurs anciens instituts jusqu’au décret pontifical du 19 mars 1857. Ce décret, établissant la double profession successive des voeux simples et des voeux solennels, exigea la profession expresse pour les voeux solennels et abolit absolument la profession tacite au moins pour ces derniers[49].

 

 [ Table des Matières ]

 

 

Ordres religieux nouveaux 

 

      C’est un grand spectacle que celui du développement successif et providentiel des semences apostoliques de la vie religieuse déposées au commencement dans la terre de l’Église.

      L’arbre a grandi, et sa croissance a donné lieu aux magnifiques épanouissements des deux Ordres antiques et primitifs, de l’Ordre monastique et de l’Ordre canonique. Entrelaçant leurs rameaux sur l’Europe, ils ont aboli l’idolâtrie, converti les barbares, établi partout, avec la hiérarchie sacrée des Églises, des évêchés, des monastères et des paroisses, et fondé les moeurs chrétiennes et la vraie civilisation par la double efficacité du ministère sacerdotal et des exemples de la sainteté.

      Jusqu’au XIIIe siècle, l’Église ne connut point d’autres instituts religieux que ces grands Ordres.

      Mais à cette époque, et à l’approche des temps modernes, Dieu vint au secours de son Église par de nouvelles et magnifiques créations. Il fallait soutenir de nouveaux combats dans les périls d’une civilisation plus avancée et qui aspirait à une dangereuse indépendance.

      Le mouvement des esprits embrassait toutes les nations, sans tenir compte de leurs limites: il fallait, à côté du ministère localisé des moines et des chanoines pasteurs des Églises, une milice nouvelle qui pût parcourir le monde et diriger ce mouvement, effet légitime, dans son origine, du progrès de l’unité chrétienne, mais qui pouvait facilement s’égarer.

      Il fallait aussi reprendre l’oeuvre apostolique de la conversion des infidèles. Dans ce même temps où s’ouvraient les Universités et où s’agitaient les premiers efforts du rationalisme, les immenses contrées de l’Asie et de l’Afrique s’offraient aux entreprises et aux investigations de l’Europe[50]. Bientôt l’Amérique doit se révéler au vieux monde.

      C’est alors qu’apparurent les grandes familles des Ordres religieux proprement dits, de saint Dominique et de saint François.

      Par ces instituts, l’état religieux reçut une mission et une forme nouvelles. Il ne fut plus seulement appelé à soutenir les Églises particulières et à accomplir dans les Ordres monastique et canonique des oeuvres locales, mais à servir l’Église universelle par un ministère essentiellement et proprement apostolique.

      Et comme cet apostolat regarde l’Église tout entière, il dut être par sa nature même essentiellement et proprement dépendant du Souverain Pontife, dirigé par lui, et n’être nulle part limité par les bornes des circonscriptions et des juridictions particulières.

      D’autres Ordres religieux parurent à la suite des Ordres de saint Dominique et de saint François. On les range sous le nom commun de fratres, et ils ont une physionomie commune. Ce sont les Carmes, les Augustiniens, les Minimes.

      Le moyen âge s’acheva au milieu de leurs immenses travaux.

      Enfin, au XVIe siècle, cet apostolat des religieux reçut une forme nouvelle dans la grande famille des clercs réguliers.

      Parmi ceux-ci, la place la plus glorieuse appartient sans conteste à la Compagnie de Jésus, suscitée par l’Esprit de Dieu pour soutenir l’Église dans ses combats contre le protestantisme et le rationalisme moderne, en même temps que pour étendre toujours davantage l’œuvre des missions chez les infidèles.

      Cette illustre Compagnie, par ses apôtres, par ses docteurs, par ses saints, ne cessa d’être l’avant-garde de l’Église militante, et elle mérita cet honneur insigne et ce privilège d’être toujours plus violemment attaquée et persécutée par les ennemis de Jésus Christ et de son Église. Louée par le Saint Esprit dès son berceau dans le saint Concile de Trente[51], elle continue à donner à l’Église des docteurs, des apôtres et des martyrs.

      Aux clercs réguliers il faut encore assimiler dans leur genre de vie et leur vocation spéciale les clercs vivant en communauté et les grandes familles de saint Alphonse de Ligori et de saint Paul de la Croix, puis, se rapprochant davantage du clergé séculier sous la discipline des saints voeux, les prêtres de la Mission, et enfin les nombreuses Congrégations modernes d’Oblats et de Missionnaires.

 

  [ Table des Matières ]

 

 

Deux classes de familles religieuses

 

      Si l’on considère la place assignée par la nature de leurs missions à ces diverses familles religieuses dans le plan de l’Église, elles nous apparaîtront partagées en deux grandes classes.

      D’un côté les Ordres monastique et canonique, les moines et les chanoines réguliers, appartiennent et sont liés aux Églises particulières. Les monastères des moines sont eux-mêmes de véritables Églises; leurs clercs sont titulaires de ces Églises, et ils sont en cette qualité expressément compris dans la règle du sixième canon de Chalcédoine; l’abbé est le pasteur ordinaire de ces Églises, et rien ne manque à leur constitution canonique.

      Les religieux, fratres ou clercs séculiers, au contraire, ne sont liés à aucune Église particulière. Ce sont des clercs vagues, ordonnés en cette qualité par dérogation légitime au sixième canon de Chalcédoine rappelé plus haut. Attachés par là même à la seule Église universelle, ils n’appartiennent à la hiérarchie d’aucune Église particulière; destinés et réservés au ministère apostolique, ils desservent les Églises de leur monastère ou de leur résidence comme les hôtes et non comme les clercs intitulés ou les bénéficiers de ces Églises. Ils y servent Dieu et y demeurent plus ou moins étroitement attachés, non par le titre d’ordination ou de bénéfice, mais par la simple députation disciplinaire de la règle et des constitutions ou la disposition des supérieurs.

      Il est vrai qu’en certains Ordres cette députation, attachant sous le nom de filiation le religieux à un monastère déterminé, imite superficiellement le titre de l’ordination; mais cette filiation qui, en d’autres Ordres, ne regarde que la province, qui prend sa source dans la profession religieuse et non dans l’ordination, dépend entièrement des constitutions de l’institut, et, quelles que soient ses affinités et ses ressemblances avec le lien du titre, elle n’est au fond, à notre avis, qu’un pur règlement de discipline ou d’administration intérieure.

      Ainsi les moines et les chanoines réguliers font partie du clergé titulaire des Églises; les religieux fratres ou clercs réguliers ne sont au contraire, par institution, titulaires d’aucune Église, et forment le clergé proprement apostolique de l’Église universelle.

      De cette différence profonde entre la situation hiérarchique des Ordres monastique et canonique d’une part, et des Ordres religieux proprement dits de l’autre, découlent plusieurs conséquences dans la forme, le gouvernement et les oeuvres de ces grands Instituts.

      Et d’abord, un Ordre religieux proprement dit est un corps centralisé constitué sous un Général qui en est le véritable supérieur et l’unique ordinaire. L’individu religieux appartient premièrement à son Ordre, et, par le moyen de l’Ordre, c’est-à-dire en vertu des règles de gouvernement qui y sont adoptées et de la disposition des supérieurs, il appartient secondairement à telle province ou maison à laquelle l’Ordre le députe.

      Une congrégation monastique, au contraire, est une Confédération de plusieurs Églises monastiques ou monastères[52], ayant chacune leur existence complète et leur ordinaire particulier, Confédération placée sous la conduite d’un président appelé Général dans un sens impropre et restreint, et d’une assemblée ou chapitre de tous les Ordinaires. Le moine ou chanoine régulier appartient premièrement à son monastère ou Église, et, par le moyen de ce monastère, à la Congrégation ou Confédération dans laquelle son monastère est entré.

      Remarquons en second lieu que le lien d’un pouvoir central constitue essentiellement les Ordres religieux, tandis que l’Ordre monastique a subsisté de longs siècles sans autre autorité que l’autorité locale des abbés, et l’Ordre canonique sans autre autorité que l’autorité également locale des évêques. Le lien formé entre les monastères par les Congrégations qui se sont établies dans la suite, en apportant à chacun d’eux le secours et l’assistance de cette utile agrégation, demeure secondaire et accidentel dans l’institut monastique.

      Aussi saint Benoît et les autres législateurs monastiques n’ont fait qu’écrire des règles sans rien organiser au-dessus des monastères. Les fondateurs d’Ordre religieux, au contraire, adoptant parfois des règles antérieures, ont principalement constitué une autorité centrale et un gouvernement général.

      Cette profonde différence qui sépare les Ordres monastique et canonique des Ordres religieux explique celle qui paraît dans le mode d’élection du Général de ces divers Instituts.

      Dans les Ordres religieux, le Général, unique ordinaire de l’Ordre, est élu par les représentants de l’Ordre tout entier.

      Dans les Ordres monastiques, au contraire, nous l’avons déjà relaté, le Général, président de la Confédération des ordinaires ou abbés et qui est l’un d’entre eux, est le plus souvent élu par le chapitre du monastère particulier auquel cette présidence appartient en vertu des constitutions; chez les Chartreux, par exemple, par le chapitre de la Grande Chartreuse; à Cîteaux, par le chapitre de la maison de Cîteaux; et si, dans des Congrégations plus modernes le président de la Confédération a été élu par l’assemblée générale des abbés ou chapitre général, c’est que, dans ces nouvelles Congrégations, cette présidence n’est plus attachée au titre d’une abbaye particulière et n’est plus qu’une délégation faite par les abbés à l’un d’entre eux. C’est aussi peut-être que l’on y a quelque peu perdu le caractère propre du gouvernement monastique et la nature du pouvoir abbatial, et que l’on s’y est rapproché des formes des Ordres religieux proprement dits.

      Au reste, les conséquences pratiques qui ressortent de ces différences théoriques entre les Ordres monastique ou canonique et les Ordres religieux ne se bornent point au gouvernement et à la vie intérieure de ces Instituts; mais elles atteignent le rôle qu’ils remplissent dans la vie même de l’Église et leurs rapports avec son gouvernement général.